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Témoignage d'un ancien étudiant

Novembre 1969 – Mai 2009


Jean Baptiste Tati Loutard
Jean Baptiste Tati Loutard
Je sais que tout témoin est faillible. Je sais aussi que tout témoignage recèle quelque non-dit. Je sais qu'il est parfois facile et tentant de prêter aux défunts actions et mots qu'ils n'ont peut-être pas eus. C'est pourquoi je n'en dirai pas plus qu'il ne faut sur ce grand écrivain, ce grand intellectuel et ce grand homme d'Etat, craignant de tomber dans une déformation de la vérité en ce qui concerne sa personne et sa vie. Du reste, le moment n'est pas encore venu de dire et d'écrire beaucoup ou beaucoup plus sur l'homme. Je redoute toujours de tomber dans la subjectivité à laquelle il serait difficile, même à d'autres, d'échapper en ce moment de l'après départ de Jean-Baptiste

Tati-Loutard. Mon Jean-Baptiste Tati-Loutard à moi c'est le professeur, Monsieur, Monsieur Jean-Baptiste Tati-Loutard.
Un matin de la première semaine de novembre 1969. Sous une voûte ambiguë où le soleil et l'orage se disputent la préséance de la journée. J'ai à peine vingt ans. Je contemple avec l'admiration d'un bleu la structure de pierre de l'édifice qui abrite l'Ecole Supérieure des Lettres du Centre d'Enseignement Supérieur de Brazzaville (CESB). Soudain, d'une petite Aronde Simca comme celle de nos instituteurs des années 50, sort un jeune homme d'une trentaine d'années. Les bras chargés de sacs et de livres, les cheveux en bataille, la veste d'un demi-dakar légèrement froissée, les pieds à peine dissimulés dans des sandales, il avance vers le grand bâtiment des salles de classes.

C'est dans la salle de classe qu'il se présentera à nous : Jean-Baptiste Tati Loutard, notre professeur de littérature négro-africaine, chargé de nous aider à décrypter l'aventure ambiguë de Cheik Hamidou Kane. J'étais inscrit en Langues vivantes étrangères (LVE). Cependant nous avions en cette première année des cours communs de littérature française, de littérature négro-africaine et de linguistique avec nos pairs des Lettres modernes. Je fus frappé par le personnage. Il me fascina. Il m'enleva dans le monde du rêve, et je m'identifiai à lui. Je me posai des questions : aurait-il été frappé par le tsunami de mai 68 ? Aurait-il aussi été secoué par le mouvement hippy de cette fin des années 60 ? La seule réponse que j'obtins dans ma tête de jeune étudiant fraîchement sorti du lycée, c'est qu'il est un poète. Ces gens-là, avec les philosophes, nous disions-nous, c'est comme ça qu'ils nous apparaissent. Ils sont dans ce monde, sans être de ce monde. Il était la modestie personnifiée.

La vie du Professeur qui nous aida à comprendre l'aventure ambiguë de Cheik Hamidou Kane finit par devenir elle-même une aventure ambiguë où l'homme se tint comme résigné à se laisser écarteler entre l'enseignement des belles lettres, la politique et l'amour. L'homme devint lui-même aussi une énigme.
Quarante ans après, un soir de la dernière semaine de mai 2009, dans l'amphithéâtre de Suéco, je revis l'homme, le maître, le professeur, conférant brillamment des littératures congolaises et particulièrement de son écriture à travers le temps, parlant de la mort à distance, pauvre humain, sans s'imaginer qu'il serait deux mois plus tard couché dans un plumier de bois rouge.

Ainsi la nature espiègle s'est lancée dans un rire destructeur. Ainsi va le tourment de la vie, comme une lutte désespérée de l'esprit de l'homme contre le silence absolu de la nature.

Ainsi son eau est retournée à la nudité bleue léchant les pieds de sa terre natale. Ainsi la motte de terre façonnée par le Grand Potier de l'Univers, est tombée sur la terre de son N'Goyo natal. Ainsi Jean-Baptiste Tati Loutard ce python à plumes après s'être lové sept fois sous une roche dans une des grottes du Kouilou, s'est enfin mordu la queue.


Par Georges MAVOUBA-SOKATE
Rédigé le Mercredi 8 Mai 2013 à 08:58 | Lu 398 fois | 0 commentaire(s)






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