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Joachim Son-Forget : « Qui pour croire encore aux hommes ? »

TRIBUNE: En perspective des prochaines joutes électorales, le député des Français de l'étranger s'interroge face au deux poids, deux mesures appliqué aux principaux opposants au président Kabila. Et, au-delà de ces cas personnels, il pose un certain regard sur les contradictions d'un pays aux immenses potentialités.


Quelque 40.287.387 électeurs ont été inscrits en RDC pour élire un nouveau président et 500 députés nationaux. © ANGE KASONGO ADIHE / AFP
Quelque 40.287.387 électeurs ont été inscrits en RDC pour élire un nouveau président et 500 députés nationaux. © ANGE KASONGO ADIHE / AFP
Le dépôt des candidatures pour les élections est une question de semaines, mais le processus électoral engagé en République du Congo depuis presque deux ans risque de ne pas aboutir, si ce n'est à la mascarade à laquelle mènerait un non-respect de l'accord de la Saint-Sylvestre. Kinshasa peine à garantir le pluralisme politique et la liberté d'expression.

Le défi d'organiser les élections

Second plus grand pays d'Afrique, la RDC est certainement le premier par ses richesses, humaines, et souterraines. Trop sont conscients de ces dernières pour leurs intérêts singuliers. Mais qui pour croire encore aux hommes ? Sans action urgente de la part du président Kabila pour organiser en responsabilité la transition après son 2e mandat, la tenue d'élections en décembre prochain pourrait être compromise, ne serait-ce déjà que pour des raisons organisationnelles. La constitution de listes dans un territoire aussi vaste est une gageure avec des infrastructures encore insuffisantes. En sus, la commission électorale nationale indépendante impose une machine à voter ne remportant pas l'adhésion de la société civile : alors que moins de 10 % des Congolais ont accès à l'électricité et quand les listes électorales ne semblent pas à jour, le recours à une machine et une imprimante à voter constitue un défi.
En dépit des mesures dites de « décrispation politique » décidées le 31 décembre 2016, aucun opposant politique emblématique n'a été libéré, aucun exilé politique n'a pu retourner en RDC sans être directement ou indirectement menacé, et l'annonce du retour de Moïse Katumbi, ancien gouverneur du Katanga, laisse présager des menaces directes sur sa personne. Les espaces politiques et médiatiques demeurent contraints, des politiciens ou leur entourage sont encore victimes de séries de poursuites judiciaires difficilement compréhensibles parfois. Si, certes, les décisions ne viennent pas des mêmes acteurs – ils sont respectivement multilatéraux et domestiques –, les différences de traitement entre les uns et les autres interrogent. Quand Jean-Pierre Bemba est acquitté par la Cour pénale internationale par trois juges contre cinq, et pourrait être le bienvenu pour rentrer au pays, Moïse Katumbi est persona non grata et ne peut même plus obtenir de passeport de son propre pays. L'affrontement de Bemba avec le pouvoir actuel est connu, et son passé tout autant. La bienveillance sur son retour interroge sur l'éventualité d'un coup de billard à trois bandes pour le pouvoir actuel en sachant la proximité persistante de Bemba avec le clan Mobutu. L'ancien vice-président congolais est toujours sénateur et bénéficiaire de l'immunité afférente, les élections sénatoriales n'ayant pas eu lieu depuis 2007.

Deux poids, deux mesure

Le cas Bemba est revenu devant la cour de La Haye le 4 juillet, l'ex vice-président de RDC est accusé de subornation de témoins dans le cadre de son principal procès. Les juges doivent rendre leur décision dans les prochains mois. © JOHN WESSELS / AFP
Le cas Bemba est revenu devant la cour de La Haye le 4 juillet, l'ex vice-président de RDC est accusé de subornation de témoins dans le cadre de son principal procès. Les juges doivent rendre leur décision dans les prochains mois. © JOHN WESSELS / AFP
La procureure de la Cour pénale internationale, Fatou Bensouda, a fait part de sa « déception » après la décision de la cour d'acquittement de « crimes de guerre » et « crimes contre l'humanité ». S'il ne m'appartient pas de contester les résultats de la justice internationale et les décisions de la CPI, force est de constater le sentiment d'impunité ressenti par la population et envoyé aussi aux anciens warlords d'Afrique et d'ailleurs, un résultat en totale disproportion avec le coût financier et moral imposé dans le même temps à la société. Si l'on n'attend pas de la CPI qu'elle résolve tous les problèmes de gouvernance du passé, et si les torts partagés, dans des temporalités différentes, entre puissances coloniales et seigneurs locaux ne sont que trop connus, on s'attend à ce que la CPI permette au devoir de mémoire de se faire et que les leçons de l'histoire puissent laisser espérer des jours différents.
Comble de l'ironie, dans la même interview que celle où il décrète le possible retour au pays de Bemba (« Jean-Pierre Bemba est parti de sa propre volonté. S'il veut rentrer, il pourra rentrer », émission Internationales de RFI-Le Monde-TV5 Monde du 17 juin dernier), le ministre des Affaires étrangères congolais, Léonard She Okitundu, précise qu'en revanche Moïse Katumbi « sera entre les mains de la justice, comme cela a été prévu, s'il rentre au pays ». Figure montante de l'opposition au pouvoir actuel, ce dernier s'est presque vu refuser son entrée sur le territoire belge, le jour même où il devait rejoindre plusieurs d'entre nous à Paris pour un entretien, ne pouvant bénéficier d'un passeport biométrique pour une raison indéterminée et son passeport et ses laissez-passer lui ayant été soudainement annulés sans autre forme de procès par le gouvernement actuel. Cela, après avoir été contraint de renoncer à sa nationalité italienne et aux documents officiels italiens pour s'inscrire dans le respect de la Constitution pour être candidat aux prochaines élections. Comble de l'ironie quand on sait que même le président Kabila lui-même n'est pas né sur le territoire de Congo-Kinshasa.

Un droit à l'ingérence ?

En exil de fait à Bruxelles depuis mi-2016, Moïse Katumbi affirme qu'il va venir déposer sa candidature entre le 24 juillet et le 8 août. © SAMIR TOUNSI / AFP
En exil de fait à Bruxelles depuis mi-2016, Moïse Katumbi affirme qu'il va venir déposer sa candidature entre le 24 juillet et le 8 août. © SAMIR TOUNSI / AFP
Vous me direz : « Mais de quoi vous mêlez-vous, Monsieur le Député français ? » Comme le président Macron le rappelait à Ouagadougou le 29 novembre dernier, il s'estime « d'une génération où on ne vient pas dire à l'Afrique ce qu'elle doit faire mais où partout on encouragera celles et ceux qui en Afrique veulent prendre leurs responsabilités, veulent faire souffler le vent de la liberté et de l'émancipation ». C'est bien le sens de mon implication comme de celles de jeunes parlementaires français sur les dossiers africains aujourd'hui. La colonisation européenne, ses crimes, ses apports, tout est dans notre histoire, intégré, accepté, repenti, et les erreurs ne sont pas à renouveler.
Néanmoins, un droit à l'ingérence universelle existe et doit continuer d'être, quand le respect des droits humains est en jeu, du moins par l'expression libre d'opinions, quitte à ce que celles-ci dérangent. Partout sur la planète, les frontières et la nationalité des uns et des autres ne doivent empêcher personne de s'insurger quand un peuple souffre pour des raisons évitables. En RDC, la mise en péril des droits des Congolais ne se limite pas aux jeux d'initiés sur le petit échiquier politique où les mêmes coups et la même partie se rejouent en boucle : il est question des conditions de vie de dizaines de millions de citoyens congolais en filigrane de cette élection. Les provinces du Kivu et de l'Ituri demeurent aux mains de multiples milices rivales, prédatrices de ressources et bourreaux de la population. Exécutions arbitraires, travaux forcés au plus jeune âge, viols comme armes de guerre, tortures sexuelles à l'encontre de femmes mais aussi de jeunes filles, d'enfants, de bébés ont cours dans certaines provinces du pays, laissé en état de guerre civile par Kinshasa. Au fond, je vous dirais volontiers que le bon Dr Denis Mukwege n'aurait jamais dû être célèbre car ces atrocités n'auraient jamais dû exister. Les 5 millions de déplacés n'auraient pas dû l'être. L'accès aux services publics de première nécessité, tels que les hôpitaux, est inégal et très sommaire, parfois inexistant. En sus sévissent famine au Kasaï, où 400 000 enfants sont touchés, et risque épidémique, dont la très redoutée Ebola.

La RDC est forte de 80 millions d'habitants, constituant une société civile jeune et impliquée, avide de changement. La dotation en ressources naturelles du pays est exceptionnelle : les paysages magnifiques que compte cette nation révèlent d'importantes dotations en terres arables, bois précieux, pierreries, laissant la part belle aux diamants, minerais et terres rares, tant recherchées pour le développement des nouveaux outils du numérique et du développement durable. Et pourtant, la population ne peut, pour le plus grand nombre, bénéficier du fruit de ces ressources détournées.

La République démocratique du Congo est un pays aux pleines potentialités. Il est du devoir moral de son peuple, et surtout de ses représentants, d'en assurer la bonne gouvernance. Ne fermons pas les yeux sur des agissements inacceptables. Le respect des droits humains, du pluralisme démocratique et l'essor de la société civile sont l'affaire de tous. Ces temps préélectoraux constituent une période charnière : œuvrer pour un avenir meilleur ou risquer de sombrer dans la guerre civile à court terme. La communauté internationale et l'Europe ont leur rôle à jouer dans une relation renouvelée avec l'Afrique, qui passe certainement par les jeunes leaders de notre temps. Pour la RDC, ce sont avant tout les Congolais eux-mêmes qui doivent avoir la légitimité de revendiquer un avenir meilleur, et permettre l'accession au pouvoir d'élites nouvelles au turn-over plus rapide, pour que chacun puisse prendre part à son tour au destin de son pays. Sans doute, les Africains n'ont pas besoin de baby-sitters, comme l'exprimait récemment le président de l'Union africaine Paul Kagame, et je lui donne raison, mais encore faut-il que les élites ne confisquent pas le pouvoir, en Afrique ou ailleurs, et que la communauté internationale, notamment via ses organes de justice, ne renvoie pas par ses décisions la transition démocratique à l'idée d'utopie irréalisable.

* Joachim Son-Forget est député (LREM) de la 6e circonscription des Français de l'étranger, se présente comme une simple voix différente au sein de La République en marche.

Source Lepoint.fr

Joachim Son-Forget
Rédigé le Lundi 9 Juillet 2018 à 23:51 | Lu 361 fois | 0 commentaire(s)


Tags : RD Congo



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