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Quand Ray Lema raconte les musiciens qui l'ont inspiré

ENTRETIEN. Dans le temple de musique de Ray Lema, il y a Beethoven, Fela Kuti, Bill Evans, Jimi Hendrix et le guitariste Franco, à qui il rend hommage dans son dernier album.


Ray Lema
Ray Lema
Enfant, il faisait le ngembo, la « chauve-souris », grimpant dans les arbres pour assister à des concerts. Des décennies plus tard, Ray Lema rend hommage à l'un des pères de la musique congolaise moderne, légende de la rumba : François Luambo Makiadi, dit Franco, fondateur de l'orchestre du Tout-Puissant OK Jazz et disparu en 1989. Avec son album live On entre KO, on sort OK, enregistré au festival JazzKif de Kinshasa en 2019, le pianiste et chanteur congolais revisite des morceaux du « Sorcier de la guitare », depuis ses débuts jusqu'à son célèbre tube « Mario » sorti en 1986, à la fin de sa carrière.

Sans dénaturer l'âme de l'œuvre originale, il y impulse un souffle rythmique contemporain, développe la section cuivres… Franco, également surnommé le « Grand Maître », le « Vénérable Yorgho », a fait danser tout le continent après les indépendances, en racontant les petits drames du quotidien. Héritier d'une philosophie musicale d'Afrique centrale, il a appliqué à la guitare ses rythmes traditionnels. Ray Lema nous a expliqué l'importance de cet artiste dans son parcours personnel. À cette occasion, il a aussi choisi quelques figures tutélaires de son panthéon, de Beethoven à Fela Kuti, et a détaillé en quoi leurs musiques l'ont inspiré, forgé.

« Franco, il a inventé le style de guitare sebene »

« Quand le festival JazzKif de Kinshasa m'a demandé de rendre hommage à un grand musicien congolais, j'ai tout de suite pensé à lui ! J'ai réarrangé neuf de ses morceaux, et l'enregistrement du live s'est tellement bien passé qu'on l'a sorti en disque. Franco a inventé un style de guitare très particulier dans la rumba congolaise : le sebene. Un motif qui soutient le moment de transe du morceau, où chaque instrument se déchaîne. Franco était un autodidacte, il n'avait pas reçu d'instruction formelle, il était un genre de bad boy des quartiers de Kinshasa. À l'époque, on disait qu'il ne fallait pas suivre son exemple, car c'était un voyou ! Les gens le jugeaient piètre guitariste sous prétexte qu'il répétait toujours ce même motif musical. Mais il l'a imposé, et c'est devenu un style à part entière au sein de la rumba congolaise. En 1974, j'ai été nommé directeur des musiques du Ballet national du Zaïre (ex-RDC NDLR). J'ai sillonné le pays à la recherche de musiciens. Après cette expérience, j'ai réalisé l'importance de Franco : sa manière de jouer de la guitare était une transposition de ces musiques traditionnelles, de ces roues rythmiques. »

« Beethoven, le premier dont j'ai étudié les partitions »
« Il est le premier musicien à m'avoir influencé. À 13 ans, je suis entré au petit séminaire, bien décidé à devenir prêtre. On nous a fait passer des tests d'aptitude, et d'après mes résultats, les prêtres en ont conclu que j'étais musicien. J'ai alors commencé l'orgue, accompagnant les musiques grégoriennes. Pour développer mes aptitudes, les prêtres ont fait venir un piano depuis Bruxelles. Beethoven est le premier musicien dont j'ai étudié les partitions. J'ai joué sa Sonate au clair de lune pour mon premier concert, j'étais trempé de sueur tellement je flippais ! Aujourd'hui, je continue à travailler ses œuvres. Il m'a beaucoup influencé dans sa manière de composer, de penser la musique. Pourquoi son œuvre me touche-t-elle ? C'est presque désacraliser une musique que de tenter de l'expliquer.

Dans le monde entier, on étudie les compositeurs classiques européens, du Japon à la Chine, du Brésil à Cuba… Sans doute parce que ces artistes ont développé la technique instrumentale à un niveau tellement élevé. D'habitude, un compositeur crée à partir de sa propre musique, selon sa maîtrise de l'instrument ou de sa voix. Mais ces musiciens européens se sont détachés de ces limitations : en composant sur papier, ils écrivaient la musique dont ils rêvaient, imaginant des choses que parfois eux-mêmes ne pouvaient pas jouer ! Comme un écrivain, qui imagine, construit son histoire, libre avec son stylo, faisant fi des limites du réel. On joue ainsi l'imagination d'un humain. C'est la grandeur de ces musiciens. Parfois, il faut passer des mois, voire des années, sur le piano avant de pouvoir maîtriser certaines pièces de Chopin. Avec Mozart, Beethoven m'a donc transmis cette passion pour la composition. »

« Jimi Hendrix, j'avais l'impression que sa guitare chantait plus que lui-même »

« Quand j'ai quitté le séminaire, je n'avais plus de piano, ma sœur m'a alors offert une guitare. Je suis donc devenu guitariste, et j'ai découvert Jimi Hendrix. Il m'a vraiment captivé, j'avais l'impression que sa guitare chantait plus que lui-même ! Je suis devenu rockeur, dans ce style très chantant, parlant. Aujourd'hui je n'en joue plus trop, car on a souvent reproché à ma musique de partir dans toutes les directions. Quand j'ai démarré ma carrière en France, la Fnac avait dit à mon producteur de l'époque, Jean-François Bizot : “On ne sait pas dans quelle case classer ton musicien, il n'est pas vraiment world music, car il y a des passages de rumba, de rock, de traditionnel africain… Il ne peut pas se réduire, se formater un peu ?” Voilà comment, peu à peu, on m'a conseillé de me diriger vers le jazz. Donc, je ne joue plus vraiment de rock, mais j'ai toujours mes guitares. Ce serait difficile pour moi de lancer une carrière dans ce style, j'arriverais face à un public qui ne me connaît pas. Et aujourd'hui, il y a un certain rock bête et méchant que je n'aime pas : on entend un ronflement de guitares, mais c'est l'apparence du rock, pas son essence. »

« Bill Evans, il fait toutes les harmonies parfois avec trois notes »
« Un pianiste de jazz est surtout fasciné par la science des harmonies, et celle de Bill Evans m'a beaucoup impressionné. Les jazzmen adorent les accords touffus, comme s'ils parvenaient à s'inventer des doigts pour placer plus de notes ! Bill Evans fait toutes les harmonies parfois avec trois notes seulement ! Sa musique sonne très limpide alors qu'il y a des harmonies d'une complexité extraordinaire. Ce mélange de simplicité et de sophistication est la qualité des grands maîtres. Keith Jarrett est aussi dans cette lignée. Il parvient à faire chanter le piano, avec sa manière d'exécuter des legato [lier les notes, sans interruption de son, NDLR ), on croirait parfois entendre une guitare ! J'ai aussi beaucoup travaillé le phrasé d'Oscar Peterson, un monstre, un virtuose du piano : l'impression que deux personnes jouaient en même temps !

Ma passion pour la musique est celle d'un instrumentiste. Je passe ma journée sur le piano, je m'immerge dans cet univers magique. C'est un instrument très complet : on peut faire la mélodie, la basse, la percussion… Avec ses 88 notes, c'est l'instrument le plus étendu du monde musical. Le piano est comme une montagne : plus on grimpe, plus on voit loin, on découvre de fantastiques paysages. Et c'est un merveilleux révélateur. Simplement en le touchant, quelque chose se réveille en vous. Vous découvrez que le véritable instrument, c'est l'humain. Jouer mène vers la connaissance de soi, c'est fabuleux. Et pour paraphraser Einstein, le génie réside dans le travail. La musique requiert de la concentration, de la patience, de la régularité, de l'écoute. »

« Fela Kuti, un grand homme, très instruit et engagé »

« La première fois que je l'ai vu, c'était à Lagos en 1977, dans sa boîte de l'Afrika Shrine au sein de sa République de Kalakuta. J'accompagnais Tabu Ley Rochereau et Franco qui se produisaient dans un festival de la capitale nigériane. On nous a alors invités à découvrir le patron de la musique populaire du pays. C'était très impressionnant ! On débarque dans cette boîte très sombre, envahie d'un épais nuage de ganja, et on voit Fela en caleçon sur scène, chanter dans le micro de son saxophone autour du cou… On était scotchés, intimidés, nos aînés Tabu Ley et Franco étaient cloués sur place ! Surtout pour les musiciens congolais, chez qui l'apparence, les vêtements extravagants comptent beaucoup : ici, la vedette joue en calbar ! Quelle puissance d'écouter cet artiste, avec ses sections cuivres et percussions, sa voix et ses yeux rouges comme des braises.

Plus tard, en 1985 en France, nous avons formé le groupe Caravane Jericho pour demander la libération de Fela, alors emprisonné dans son pays. Une fois sorti, il est venu à Paris nous remercier. Il parlait comme un pur british, alors que, sur disque, il utilise un anglais à la limite du pidgin. Je lui ai demandé pourquoi. Il a ri et m'a confié : 'Là-bas, quand je chante, j'incarne mon personnage !” C'était un grand homme, très instruit et engagé. Il m'a beaucoup influencé concernant l'engagement. Quand on chausse les lunettes de notre culture africaine, on voit que le système mondial capitaliste est source de multiples malheurs. J'aimerais que les artistes africains connaissent mieux leur culture, car nous n'avons pas besoin de couler avec le bateau du capitalisme sauvage. Ce n'est pas le nôtre. Une autre artiste engagée m'a beaucoup marqué par son intensité : Miriam Makeba. On entendait toute la douleur de sa vie dans sa musique. »


Source Le Point Afrique

Astrid Krivian
Rédigé le Samedi 11 Juillet 2020 à 23:58 | Lu 70 fois | 0 commentaire(s)





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