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Pedro Sunda et Diego Bemba et l'ambassadeur du Kongo


Albert Eckhout ou Jaspar Beckx, Serviteurs de Dom Miguel de Castro, 1643, 72 × 62 cm (par toile), Statens Museum for Kunst, Copenhague. Wikimedia.org.
Albert Eckhout ou Jaspar Beckx, Serviteurs de Dom Miguel de Castro, 1643, 72 × 62 cm (par toile), Statens Museum for Kunst, Copenhague. Wikimedia.org.
Qui sont ces deux Africains peints au Brésil par un peintre néerlandais en 1643 ? Ces deux hommes s’appellent Pedro Sunda et Diego Bemba (leurs noms sont inscrits en noir au dos de la toile) ; ils accompagnent l’ambassadeur du royaume du Kongo Miguel de Castro pendant son voyage diplomatique au Brésil auprès du gouverneur néerlandais Johan Maurits van Nassau-Siegen . Leur nom à consonance portugaise témoigne des contacts entretenus par le Portugal avec le Kongo depuis 1481. En 1643, le roi du Kongo, Garcia II, est l’ennemi des Portugais qui essayent d’étendre leur influence sur cette partie de l’Afrique. Les Pays-Bas qui dominent alors environ la moitié de ce qui va devenir le Brésil depuis 1630 et Luanda dans la future Angola depuis 1640 sont des alli és potentiellement intéressants pour le Kongo. D’où la présence d’une ambassade au Brésil. Quoi de mieux qu’une alliance avec les Néerlandais pour prendre les Portugais en tenaille ?

Cette ambassade s’inscrit par conséquent dans la géopolitique de l’Atlantique sud du milieu du XVIIe siècle. Tous les symboles de ces peintures sont là pour le rappeler. Pedro Sunda et Diego Bamba sont habillés comme dans une cour européenne. Les deux « pages » portent des tuniques vertes à boutons dorés et tiennent des objets représentatifs de leur pays d’origine : un petit panier richement décoré et une défense d’éléphant en ivoire. Ces cadeaux diplomatiques étaient pris és en Europe puisqu’on les retrouve dans des cabinets de curiosité de la même époque. L’ambassadeur de son côté n’a pas de cadeau dans ses mains. Au contraire, il porte les cadeaux offerts au Brésil par ses interlocuteurs néerlandais : un chapeau noir à plumes et chaine ainsi qu’une épée. Il s’agit d’un échange diplomatique certes dans un cadre européen mais il se fait d’égal à égal entre diplomates qui s’expriment dans un langage diplomatique très codifi é.

Albert Eckhout ou Jaspar Beckx, Dom Miguel de Castro, 1643, 72 × 62 cm, Statens Museum for Kunst, Copenhague. Wikimedia.org.
Albert Eckhout ou Jaspar Beckx, Dom Miguel de Castro, 1643, 72 × 62 cm, Statens Museum for Kunst, Copenhague. Wikimedia.org.
La diplomatie des grands pays africains avant la colonisation a largement été étudiée depuis quelques années. De nombreux chercheurs se sont penchés sur les connections politiques entre les différents Etats africains et le reste du monde que ce soit au-delà des océans Indien et Atlantique ou à travers le Sahara en direction du monde musulman et de l’Europe. La diplomatie du Kongo a elle aussi été particulièrement analysée avec en particulier ses rapports religieux avec le reste de la chrétienté. Ainsi l’ambassade kongolaise d’Antonio Manuele Nsaku Ne Vunda au Vatican en 1605 peut être comprise comme la participation du Kongo au monde chrétien. Même si elles n’ont pas toutes une port ée religieuse, ces entreprises diplomatiques tentent d’inscrire les Kongolais dans un monde diplomatique européen.

La présence de ces Africains au Brésil en tant qu’ambassadeurs est sans doute aucun exceptionnelle tant l’image des Africains en Amérique est bien souvent celle des millions d’esclaves de la traite transatlantique. Pedro Sunda et Diego Bamba ne peuvent évidemment pas faire oublier l’esclavage sur les plantations de canne à sucre du Brésil. Ils ne représentent qu’une infime partie de la société congolaise eux qui sont surement des Mwissikongo, des membres de la classe dominante. Pourtant dans le cas présent, le peintre ( Albert Eckhout ou plus probablement Jaspar Beckx) n’a pas choisi de les représenter sous les traits grossiers et racistes que de nombreux peintres européens choisiront plus tard. Le peintre a fait le choix de montrer les deux Kongolais comme les membres d’une cour qui n’hésitent pas à intervenir dans le monde atlantique o ù de multiples Africains et Européens ont une carte à jouer.

Cette toile aujourd’hui conservée au musée de Copenhague témoigne d’un épisode diplomatique de courte durée. Les Portugais sont alors en plein milieu de la guerre qui allait les libérer de de la domination espagnole en Europe. En 1648, ils s’emparent de Luanda et, en 1654, mettent la main sur les territoires domin és par les Néerlandais au Brésil. La présence portugaise en Afrique signifiera à long terme la fin du royaume du Kongo mais Pedro Sunda et Diego Bemba nous rappellent l’importance de la diplomatie africaine avant la colonisation.

Source : http://libeafrica4.blogs.liberation.fr/2017/08/20/diplomates-du-kongo/

Biblio : Brienen, Rebecca Parker, Visions of Savage Paradise Albert Eckhout, Court Painter in Colonial Dutch Brazil (Amsterdam: Amsterdam University Press, 2006)

Fromont, Cécile, The Art of Conversion: Christian Visual Culture in the Kingdom of Kongo (Chapel Hill, N.C.: University of North Carolina Press, 2014)

Green Toby, African Kingdoms: A Guide to the Kingdoms of Songhay, Kongo, Benin, Oyo and Dahomey c.1400 – c.1800, A-Level Ebook, OCR, 2015

Ribeiro da Silva, Filipa, Dutch and Portuguese in Western Africa: Empires, Merchants and the Atlantic System, 1580-1674 (Leiden: Brill, 2011)

Whitehead, P. J. P, and M Boeseman, A Portrait of Dutch 17th Century Brazil: Animals, Plants and People by the Artists of Johan Maurits of Nassau (Amsterdam: North-Holland, 1989)

Par ViNCENT HIRIBARREN
Rédigé le Jeudi 31 Août 2017 à 21:48 | Lu 208 fois | 0 commentaire(s)






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