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Paul MAYENA

La volonté des ancêtres du jazz

Grand défenseur du « jazz roots », Paul proclame l’Afrique comme berceau de la musique « propre », qui se défend contre les interférences d’une musique occidentale prétendue moderne


Paul Mayena ©Jade Fradin
Paul Mayena ©Jade Fradin
Dans la tranquillité de la nuit, avec son verre de vin sur la table, l’artiste trouve le meilleur moment pour composer. Doucement, il ose à peine éffleurer le métal de cette sanza qu’il a lui-même fabriquée, pour ne pas réveiller sa femme profondément endormie dans la chambre à côté: « désolé Annie mais cette semaine je suis concentré au travail ». Avec une grande douceur et presque en secret, Paul raconte ses nuits blanches pour chercher l’inspiration des ancêtres.
Dans beaucoup d’occasions, les apparences sont trompeuses. La première fois que j’ai rencontré Paul Mayena, il m’a paru un homme d’un certain âge, gentil, souriant et pas trop bavard. Mais après le premier regard, on commence à se rendre compte de la génialité de ses touches. Chaussé de très belles chaussures blanches comme celles des musiciens cubains du groupe Buena Vista Social Club, prêt à esquisser des pas de danse au rythme d’un jazz, il a sur la tête son bonnet bleu et blanc défraîchi par le temps; un petit foulard autour du cou lui protège la gorge contre les courant d’air de saison sèche porteur de rhume. Qui aurait cru que derrière cette apparence d’homme âgé pouvait se cacher un des virtuoses de la musique congolaise.
Paul Mayena est né en 1938 à Lubumbashi, au sud-est de la République Démocratique du Congo, qu’il appelle encore Zaïre. Son père fut le premier à lui donner le goût du jazz grâce aux disques microsillons qui résonnaient dans la maison familiale. Charlie Parker, Duke Ellington et Louis Armstrong ont été ces grands artistes qui ont façonné la personnalité artistique de Paul. C’est encore son père qui la poussé à prendre des cours de musique dès l’âge de 17 ans. Dés lors il a consacré sa vie à la recherche d’accords « propres », ce qui veut dire à l’étude de la musique noire ou africaine, qu’ il oppose à la musique occidentale dite moderne.
Paul défend fièrement l’Afrique comme berceau du jazz.
le jazz, c’est une création de nos ancêtres d’Afrique. Ils n’avaient pas besoin de papier ni de stylo pour composer. L’inspiration leur venait des esprits. Ma musique est née de ce folklore rénové que j’adapte aux temps modernes, en suivant les principes du jazz roots qui tire sa source, dit-il, de l’expression continentale des esclaves africains.

Contamination de la musique noire
Se réclamant de la vielle école des musiciens des deux rives du Congo, Paul, dans un coin tranquille réfléchit sur ce qu’il appelle la contamination de la musique noire par la musique occidentale dite moderne. Selon Paul, il ne peut y avoir de fusion de ses deux musiques qui s’opposent par leurs langages, leurs rythmes et leurs tonalités. Bien sûr chacun de nous est libre de vouloir d’une musique ou d’une autre.
Lui-même Paul a ajouté à son style et à sa musique le saxophone qui est un instrument importé d’Europe change fondamentablement la sonorité de sa musique noire à laquelle elle apporte des couleurs.
Paul Mayena de son pas lent, lourd et posé passe souvent inaperçu dans la rue. On pourrait même dire, sans risque de se tromper, que c’est un sage dans son domaine. Il ne s’en vante pas, il ne s’en bombe pas le torse. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard qu’il joue de tous les instruments à vent (clarinette, trompète, saxophone…).
Une petite pause. Paul ouvre un petit pot qu’il ne quitte jamais. Il en sort une pincée de tabac qu’il prise. C’est une tradition au Congo. « moi, je ne fume pas de cigarettes. Ce tabac que je prise, c’est un médicament pour moi. Ça fait 25 ans que je ne souffre d’aucune maladie, grâce à ce tabac à priser. Il m’ouvre les voies respiratoires. Chez nous, tout le monde prise le tabac, vieux comme moins vieux».
Puis l’on reprend la conversation. On passe en revue le vie pleine de souvenirs. Paul se souvient de cette première fois où il a foulé le sol du Congo Brazzaville. Cela remonte à 30 ans. Nostalgique, il s’enfonce dans les années 80 et me parle de ces merveilleuses années du boom musical. Les bals étaient inondés de monde. A partir des années 90 l’enthousiame et la joie se sont estompés. Les années fastes de la musique se sont rétrécies. Depuis, cet essor musical n’est plus revenu. « Ce n’est pas facile pour les nouveaux musiciens. Ils doivent se battre, s’armer de patience, de volonté et montrer de l’amour pour la profession».
Les débuts de Paul n’étaient pas facile non plus. En 1979, il quitte pour la première fois sa terre natale pour une tournée de concerts en France, en Algérie, en Belgique et en Allemagne. Au fil des ans, il devient un grand voyageur, promenant partout son jazz, sa rumba, son tango, ses boleros et son blues. A 74 ans toujours plein d’une énergie que doivent lui envier beaucoup de gens, Paul nourrit de nombreux projets. En près de six décennies de carrière, il n’a malheureusement pas encore enregistré un seul album. « Je suis là-dessus. Il est presque fini. Je ne peux pas quitter le Congo avant la venue au monde du bébé. Puis j’ai beaucoup d’autres projets en tête ».
Paul est père de trois enfants et grand-père de huit petits enfants. La conversation est terminée. Il m’en remercie. Il me gratifie de quelques paroles balbutiées en espagnol, une langue qu’il aimerait bien apprendre pour «régler quelques affaires». Quand il arrivera à la maison, Paul s’offrira un bon petit verre de vin rouge en attendant l’inspiration. Il est persuadé que cette nuit les esprits des ancêtres le visiteront pour une bénédiction.

Rédigé le Jeudi 25 Octobre 2012 à 17:54 | Lu 915 fois | 0 commentaire(s)






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