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« Kings »

La prochaine fois, le feu

Les émeutes de Los Angeles, en 1992, ont profondément marqué la communauté africaine-américaine. Après « Mustang », la réalisatrice turque Deniz Gamze Ergüven s’empare du sujet dans « Kings » et confie à Halle Berry le rôle d’une mère courage.


Émeutes près de Parker Center, quartier général du LAPD, en 1992. © Ted Soqui/Corbis via Getty Images
Émeutes près de Parker Center, quartier général du LAPD, en 1992. © Ted Soqui/Corbis via Getty Images
Une pure coïncidence, paraît-il. Ce n’était absolument pas programmé, mais Kings (le 11 avril en France) sort on ne peut plus opportunément pour le cinquantième anniversaire de l’assassinat de Martin Luther King, le 4 avril 1968. Le titre du film, comme l’explique Deniz Gamze Ergüven, « renvoie évidemment à ce nom chargé d’histoire ». Mais, ajoute-t-elle, il entend aussi évoquer « un affrontement de rois », d’où l’utilisation du pluriel. Les rois en question sont ces jeunes Africains-Américains qui ont participé aux émeutes de 1992 à Los Angeles. Des émeutes provoquées par l’affaire Rodney King – autre roi – qui font partie intégrante du long-métrage.

Pendant un moment, le film semble s’orienter vers l’histoire édifiante, il y a un quart de siècle, d’une famille nombreuse et monoparentale de South Central, quartier majoritairement africain-américain de la mégapole californienne. L’énergique et superbe Millie élève seule neuf enfants, qu’elle loge et nourrit comme elle peut grâce à son petit commerce de gâteaux qu’elle produit elle-même, dans sa cuisine. Des filles et des garçons de tous âges et de tous caractères dont elle entend bien faire des adultes éduqués et responsables, même si les plus jeunes, rien d’étonnant, provoquent l’énervement des voisins, et en particulier celui d’Obie, seul Blanc du quartier et futur amoureux de Millie…

Usage abusif de la force

Halle Berry, Daniel Craig
Halle Berry, Daniel Craig
Très vite, grâce à une vidéo d’époque, le spectateur comprend qu’il ne s’agit pas simplement de raconter le parcours d’une mère courage dans un quartier défavorisé, thème maintes fois traité au cinéma, mais d’aborder un sujet autrement plus vaste. Cette véritable vidéo amateur, qui a fait le tour du monde et terriblement choqué ceux qui l’ont vue, a pour auteur un habitant de South Central qui a filmé le violent tabassage, par quatre policiers blancs, d’un conducteur noir poursuivi et arrêté pour excès de vitesse, le 3 mars 1991.

Les cops s’acharnent sur le jeune homme, Rodney King, déjà plaqué à terre à côté de sa voiture, à coups de pied et de matraque pendant de longues minutes. La victime finira avec la mâchoire brisée, un pied fracturé et de nombreuses autres blessures. Impossible de ne pas être horrifié par ce « spectacle » démontrant l’extrême violence et le racisme qui caractérisent d’ailleurs, une enquête le montrera, le comportement habituel des agents du Los Angeles Police Department (LAPD).

Une autre scène de Kings raconte, avec l’appui de quelques images vidéo, le meurtre dans le même quartier, le 16 du même mois, par une commerçante coréenne, Du Soon-ja, d’une adolescente africaine-américaine, Latasha Harlins. Cette dernière, âgée de 15 ans, aurait voulu voler une bouteille de jus d’orange : elle a été tuée d’une balle en pleine tête tirée par-derrière.

La condamnation de Du Soon-ja par une juge blanche sera légère : 500 dollars (environ 400 euros) d’amende, cinq ans de mise à l’épreuve et quelques centaines d’heures de travaux d’intérêt général. Qu’une meurtrière ne fasse pas de prison révoltera la communauté africaine-américaine, qui se contentera de fustiger cette injustice.

Émeutes déclenchées par des dénis de justice envers les Noirs

L’épisode est pourtant dans toutes les têtes quand, en mars et avril 1992, a lieu le procès des policiers impliqués dans le passage à tabac de Rodney King. Le 29 avril, la sentence tombe. Le jury, composé de dix Blancs, d’un Latino et d’un Asiatique – tous les Noirs ont été récusés par la défense ! –, acquitte les quatre prévenus accusés d’usage abusif de la force. Et ce malgré les preuves irréfutables qui les incriminaient.
Cette fois, le verdict inique ne passe pas. Moins de deux heures plus tard, des émeutes éclatent à South Central. Elles vont durer six jours et resteront dans toutes les mémoires aux États-Unis. Le seul énoncé de leur bilan est éloquent : entre 50 et 60 morts, dont 10 tués par les nombreuses forces de sécurité mobilisées (plus de 10 000 gardes nationaux ont été déployés sur le terrain pour rétablir l’ordre), 2 400 blessés, 3 600 départs de feu et 1 100 bâtiments détruits, près de 1 milliard de dollars de dégâts, quelque 4 000 arrestations. Les pillages – les Latinos fort nombreux dans le quartier n’étant pas les derniers à y participer – ont particulièrement visé les nombreuses boutiques d’immigrés coréens.

Les émeutes de Los Angeles, qui ont conduit à la destruction d’une grande partie de South Central, ont été déclenchées par des dénis de justice envers les Noirs. Mais l’ampleur qu’elles ont prise et la nature des violences qu’elles ont entraînées étaient surtout liées aux problèmes économiques et sociaux qu’affrontaient les habitants du quartier. C’est pourquoi, en situant son film pendant cette période et en mettant en rapport la vie de Millie et de ses enfants avec les événements de 1992, auxquels tous participent, la réalisatrice de Kings propose à la fois une comédie dramatique et un long-métrage engagé dénonçant l’ostracisation des minorités sous toutes ses formes. Ce qui lui permet de s’intégrer dans le mouvement qui, depuis les années 1990, évoque sur les écrans comme dans la société américaine le sort des Noirs et les violences qu’ils subissent d’une façon qui tranche avec la période précédente.

Le thème de la discrimination n’est plus avant tout utilisé pour mener un combat politique frontal face au pouvoir dominant, comme ce fut le cas avec Martin Luther King ou plus encore avec les Black Panthers et Malcolm X, mais plutôt comme une question sociale et sociétale à résoudre. Jusqu’à aujourd’hui, où le succès de la campagne Black Lives Matter témoigne de cette nouvelle forme de lutte.
Ainsi comprend-on pourquoi une jeune réalisatrice d’origine turque ayant principalement vécu en France a eu envie de traiter un tel sujet, apparemment éloigné de ses préoccupations. En 2015, lorsqu’elle a réalisé Mustang, son premier long-métrage, qui a connu un retentissement international, on a salué la réussite d’un film réalisé par une femme préoccupée par le sort des jeunes filles subissant la culture patriarcale et machiste de son pays natal. Mais pourquoi Los Angeles ?

Immigrée concernée par les questions identitaires

Deniz Gamze Ergüven dit avoir entendu parler pour la première fois des événements de 1992 lors des émeutes des banlieues de 2005, en France, auxquelles elle avait été particulièrement sensible. Immigrée concernée par les questions identitaires, ayant eu le sentiment d’être rejetée par son propre pays d’adoption, elle avait immédiatement pensé que les deux situations, toutes proportions gardées, avaient bien des points communs.

D’où son intérêt, qui ne s’est jamais démenti depuis, pour l’affaire Rodney King. Aussi, quand le succès de Mustang, avec ses quatre césars et sa sélection parmi les finalistes des oscars, lui a permis de proposer le scénario de Kings à des producteurs, elle a foncé. Et comme elle a pu mobiliser le soutien de stars pour le moins bankable comme Halle Berry, la première Africaine-Américaine à avoir obtenu l’oscar de la meilleure actrice, et Daniel Craig, le dernier James Bond, le projet est devenu réalité. Pour donner à voir un film certes plus modeste que bien des blockbusters hollywoodiens, mais qui peut se regarder comme une sorte de thriller romantique sur fond de révolte radicale. Avec en vedette une superhéroïne africaine-américaine crédible.

Source Jeune Afrique


Renaud de Rochebrune
Rédigé le Jeudi 12 Avril 2018 à 21:08 | Lu 256 fois | 0 commentaire(s)






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