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John Akomfrah

Des bateaux négriers aux noyés de Lampedusa


John Akomfrah
John Akomfrah
Le cinéaste John Akomfrah nous reçoit dans son bureau perché dans le quartier métissé de Dalston, à l’est de Londres. Si le district est aujourd’hui en pleine gentrification, tel n’était pas le cas en 1982, lorsqu’il y a rejoint des bataillons d’émigrés. Sur sa vie au Ghana, il restera elliptique. Né en 1957, l’année de l’indépendance, dans une famille d’activistes politiques engagés dans le mouvement anticolonial CPP, il quitte précipitamment le pays avec sa mère en 1966, après le coup d’état militaire. Quatre ans plus tôt, son père s’était tué dans un mystérieux accident de voiture.
Pour l’enfant Akomfrah, pas le temps de s’attarder sur cette mort subite ni regretter l’Arcadie perdue. « Je ne pouvais pas être nostalgique car j’avais fort à faire à être noir en Grande-Bretagne », confie-t-il. La société britannique était alors verrouillée, le racisme rampant. « Dans les années 1970, quand vous étiez le seul noir dans un magasin, tout le monde vous regardait bizarrement comme si vous alliez voler quelque chose, poursuit-il. Pourtant, on nous prétendait qu’il n’y avait pas de discrimination. Même nos parents n’y croyaient pas. Ils étaient venus avec leurs utopies et ils ne pouvaient imaginer que tous les rouages de la société nous bloquaient. »

L’art comme moyen de se battre
John Akomfrah adhère à plusieurs organisations, dont le New Cross Massacre Action Committeee mené par le poète caribéen John La Rose. Sit-in, agit-prop, débats, il connaît par cœur le manuel du parfait militant. Mais, contrairement à ses camarades, il n’a pas la rage. Plutôt que de se battre avec les poings, John Akomfrah choisit une autre arme plus percutante : l’art. Il y trouve un espace de liberté ainsi que des modèles.

« J’ai dû apprendre à être noir, à être à l’aise avec ma négritude en lisant les écrits d’autres artistes »
C’est dans le film expérimental qu’il trouve son périmètre d’intervention. En 1982, il cofonde Black Audio Film, un collectif qui auscultera l’identité noire en tournant le dos aux canons esthétiques en vigueur. Très vite le groupe trouve son matériau de prédilection, l’archive. « L’archive n’est pas neutre, souligne Akomfrah. Plusieurs mémoires, officielles et non officielles y coexistent. Il faut se battre avec pour en extirper ce qui vous ressemble et ce qui n’a rien à voir avec vous. »


La critique sera partagée devant leurs productions mêlant textes et images. Les artistes noirs américains trouveront leurs œuvres trop érudites, voire hermétiques. L’écrivain Salman Rushdie laminera leur film Handsworth Songs. Qu’importe ! En quinze ans, le collectif donnera ses lettres de noblesse à l’essai cinématographique, influençant durablement des générations de plasticiens.

Une fresque vertigineuse
Le groupe éclate en 1997, mais John Akomfrah poursuit son travail avec deux complices de la première heure, Lina Gopaul et David Lawson. Avec sa société de production Smoking Dogs, il développe des formats ambitieux comme le triptyque qui donne à Vertigo Sea sa narration éclatée. L’idée de cette fresque vertigineuse, où le sublime le dispute à l’effroi, lui est venue en revoyant des images de migrants chahutés par la mer.
« La mer est un espace d’amnésie. C’est un bon alibi, on peut jeter par-dessus bord des esclaves ou laisser des migrants mourir. Combien d’Africains sont morts en chemin vers l’Europe ? On ne le saura jamais. »
Et d’ajouter : « Il y a aujourd’hui beaucoup moins d’empathie qu’à l’époque des boat people vietnamiens. Je suis sidéré quand j’entends la journaliste britannique Katie Hopkins traiter les immigrés africains de cafards. Moi, je me reconnais dans ces pauvres gens. J’ai eu juste la chance de pouvoir partir dans de meilleures conditions. Je me dois de dire quelque chose à leur sujet. »
A leur sujet, et à celui de leurs ancêtres. Aussi décide-t-il de faire coexister différentes temporalités, des bateaux négriers aux noyés de Lampedusa. Pour cela, il s’immerge dans les archives du British Film Institute et de la BBC : 500 heures de visionnage, sept mois de montage. Avec un écueil, trouver le cut final. « J’ai traité ça comme une improvisation de jazz, indique-t-il. Une fois que vous avez fait toutes les permutations possibles, il n’y a plus rien à dire. Il faut arrêter. Il ne faut pas lasser la forme. » Akomfrah sait éviter la redite, et ce n’est pas la moindre de ses qualités.

Source lemonde.fr

Par Roxana Azimi
Rédigé le Mercredi 3 Juin 2015 à 09:53 | Lu 1170 fois | 0 commentaire(s)






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