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Jean-Godefroy Bidima

La Palabre, à-venir de la cité?

Philosophe africain d’une génération entièrement à part, pointu sinon pointilleux, chargé à la post-modernité et défenseur d’une lecture plasticienne du vivre-ensemble, Jean-Godefroy Bidima revisite la palabre africaine, pour en faire non plus une relique poussiéreuse, mais un pouvoir de médiation, de conciliation, de réconciliation des possibles.


Jean-Godefroy Bidima
Jean-Godefroy Bidima
Rien n‘est plus attendu qu‘un philosophe critiquant, fustigeant le sens commun, l‘obséquiosité intellectuelle, les décalquages et plaquages de conceptions occidentales dans les institutions mimétiques des peuples périphériques, connus peu industrieux, étrangers à la dialectique… Pour l’occasion, «La Palabre» de Bidima [Michalon; 1997; Paris], précieuse dans la perspective du lien social, ranime une réflexion politique moribonde d‘un souffle puissant.

Et l’intérêt de la démarche ressort redimensionné du tumultueux contexte post-partis-uniques de ruminations sociétales survenu depuis le début des années 90 sur le continent africain. Entre démocraties émergentes et démo-cratures stagnantes, un retour sur le contenu du lien social, de sa texture et des coutures adaptées aux déchirures toujours embusquées, mérite quelque remue-méninges.

Pourtant l’oubli de la palabre semble avoir été plutôt savamment orchestré, construit par le rejet d’un passé ignoré mais combattu au nom du modernisme, elle a été souvent laissée pour morte par les idéologies d’époque, tendues vers l’affirmation identitaire version négritude ou dévouées à la conversion des impies pour les religions supposées révélées.
La défiance à l’égard de cette juridiction de la parole, cet exercice de mise à nu en public des arguments et stratégies de diction de la vérité de protagonistes risquant leur honorabilité sociale, renvoie aussi à des concurrences implicites quant à l’imposition d’un modèle juridique et culturel à ne surtout pas discuter. La colonisation et les régimes de partis uniques se sont comme par hérédité retrouvés sur la même ligne politique d’expulsion contrôlée de la palabre du champ de la médiation et des conciliations sociales…
Tout en se ménageant la possibilité d’en utiliser les formes et ressemblances à leurs bénéfices en temps de besoin…

Il faut reconnaître que la palabre embrasse un champ à la lisière de l’incontournable, irénique, convoquée pour les réjouissances, elle est tout aussi compétente pour les conflits de nature diverse émaillant l’existence routinière de la cité. Agonistique dans ces situations, elle prête ses mises en scène aux différends fonciers, à la transmission d’héritages, ou aux tractations et transactions liées aux mariages, etc.
De la dispute banale au conflit aigu, elle trouve une place naturelle, d’où elle usera de rhétorique et jeux de langage, de procédures, de mise en forme pour réduire la brutalité d’une confrontation directe. En effet, rares sont les palabres qui commencent par le jugement, la recherche du vrai, des faits. Une myriade de médiations, d’enquêtes, de conciliabules précèdent, qui permettent, avant le pugilat judiciaire ou la confrontation, une certaine détente active et déjà un recommencement de la remise en ordre de la société.

Une fois pris le temps de la mise en forme, des médiations et consultations, la palabre cède la préséance aux mots. Se faisant, elle va réciter le conflit, la vie, son harmonie, ses références, ses problèmes. Dans la manière de faire, de dire le conflit, la palabre rappelle l’ordre, rappelle à l’ordre, par l’alternance de prise de parole, par les personnes autorisées à discourir, par le temps de parole de chacun, les attiseurs, les onomatopées.

Elle réduit en partie le conflit, sa dureté, ses déchirures par les mots, pour éviter la violence, la rupture définitive. Attachée à la paix sociale et à son maintien, elle renvoie la vérité factuelle à un plan inférieur, non négligeable mais subordonné à l’impératif de réconcilier, recoudre le lien.
La finalité de la palabre se dessine donc derrière cette obligation de renouer les relations, opposant à une vision démocratique bien arrêtée du surveiller et du punir, celle du discuter et du racheter. Juridiction de la parole, pouvoir de juger, elle ne prétend pas naïvement éliminer le conflit, au cœur de toute société vivante, elle le sur-prend pour le suspendre.
Elle entre-tient la cité, au sens de faire tenir, en imposant le dissensus comme norme, c’est à dire acceptation de l’autre dans un permanent et convivial consensus conflictuel. La punition est humanisée et ne s’apparente plus à un assommoir, la dignité du perdant importe autant que sa responsabilité, il s ’agit aussi de le relever, l’autre, fautif.

Mais à bien y regarder, convoquer une palabre lorsque la déviance est perpétuée revient à reconnaître les règles [qui justifient la convocation], tout en acceptant le principe de la discussion qui portera sur ces règles. C’est une espèce d’affirmation et de rébellion simultanées pour et contre les règles qui permet de rattraper les pans déliquescents et fragmentés de la cité assiégée par la nouveauté, l‘intrusion de l‘inédit.
Il demeure pourtant que l’intégration ou la réintégration de la palabre comme instance productrice d’un vivre-ensemble revigoré appelle à une réappropriation critique de l‘institution. Tant pour la production de la preuve dans un conflit, où elle s’en remet aux oracles, aux ordalies, et plus généralement mais pas systématiquement à l’invisible, que pour le choix philosophique de la primauté relative du lien social sur la vérité des faits.
Par ailleurs, le rachat décidé par la palabre, laquelle est aussi ruse des juges et du jugement, dissimule à bien des égards des condamnations et stigmates indélébiles…

Heureusement on peut toujours en discuter, parce qu’on est d’accord, ou parce que précisément on ne l’est pas.

Ze Belinga/Afrikara.com
Rédigé le Jeudi 13 Octobre 2005 à 09:20 | Lu 3826 fois | 0 commentaire(s)





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