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Ebo Taylor

La mémoire du highlife

À 82 ans, à Paris en juin dernier, le totem du highlife, acclamé par le public parisien, a chanté, à la fois magnifique de dignité et crépusculaire. Ebo Taylor a ébloui le public du New Morning.


Ebo Taylor
Ebo Taylor
C'était mi-juin dans un New Morning à guichets fermés. Ebo Taylor s'y produisait pour présenter son album Yen ara qui signifie « nous » en langue fante, sorti en avril chez Mr Bongo. À 82 ans, le totem du highlife, acclamé par le public parisien, chantait sur quelques titres, à la fois magnifique de dignité et crépusculaire. Le reste du temps, deux de ses fils prenaient les commandes d'un groupe efficace et 100 % ghanéen. Le Saltpond City Band tire son nom de la ville natale d'Ebo Taylor, situé à 90 kilomètres de la capitale Accra. Enregistré au studio Electric Monkey d'Amsterdam l'album a bénéficié de la patine de Justin Adams, guitariste et ingénieur du son pour – excusez du peu – Robert Plant, Tinariwen ou Rachid Taha. Portrait d'une légende qui porte le highlife à bout de bras depuis plus de cinquante ans.

Avec près d'une vingtaine d'albums à son actif, Ebo Taylor est une mémoire vivante du highlife, style qu'il représente avec panache depuis plus de cinquante ans. Il a connu une époque, les années 60, où les orchestres étaient légion. Lui-même a fait partie d'ensembles aux noms rutilants comme le Stargazers Band de Kumasi ou le Broadway Dance Band de Sekondi Takarondi, au sud-ouest du Ghana. Modestement, il reconnaît aussi du bout des lèvres que « les gens le considèrent comme un des meilleurs guitaristes de la côte africaine ».

Historien du highlife

Ebo Taylor est né le 7 janvier 1936 à Cape Coast, sur un territoire britannique la Gold Coast qui, plus tard, en 1957, deviendra le Ghana. À dix-neuf ans, il décide de devenir un professionnel du highlife, une musique qui a été la bande-son du pays pendant quasiment tout le XXe siècle. Pourquoi highlife ? La légende prétend que cette musique était appréciée par les gens de la haute société, la « high class ». De sa voix calme, tel un conteur, Ebo Taylor nous donne sa définition personnelle et passionnante de ce genre qui est apparu au début du XXe siècle : « Les commerçants du Sierra Leone qui sont venus au Ghana y ont introduit le calypso. À la base, les Ghanéens jouaient des styles traditionnels akan de l'adowa et de l'adinkra, en dansant sur ce qu'on appelle l'assadua. Le tempo et la section rythmique sonnent comme le highlife dans sa forme actuelle. Quelques Ghanéens ont appris à jouer de la guitare avec les créoles. Kwame Asaré, plus connu sous le nom de Jacob Sam, était originaire de Cape Coast. Il a développé un style qu'on appelle à trois accords, un trio avec deux guitares plus des percussions : congas, maracas, shaker et clave. La clave jouait un rythme à contretemps avec le shaker qui fait tchici tchica. Il y avait une boîte à musique qui servait de basse. Leurs compositions sont typiquement adowa, adinkra, asafo, des groupes du peuple akan du Ghana. »

En 1928, Jacob Sam et le Kumasi trio enregistrent ce qui est considéré comme le premier disque de highlife : Yaa Amposa, pour le label Zonophone basé à Londres. « C'est une forme de highlife qui est l'équivalent du blues à douze mesures américain (la grille d'accord la plus connue du blues, NDLR) », analyse Ebo Taylor. « Comme pour les douze mesures du blues le yaa amposa représente la progression d'accords pour beaucoup de chansons highlife. Mais c'est différent du blues en raison de la mélodie et des paroles. »

Pour écouter quelques titres : https://www.mrbongo.com/products/yen-ara-vinyl-lp-cd

Gospel highlife

Ebo Taylor
Du blues au gospel, il n'y a qu'un pas que le highlife franchit aussi allègrement avec un style dérivé intitulé gospel highlife : « Certaines mélodies du highlife sont inspirées par la musique d'église des prêtres occidentaux : Oh gold help, when Jesus passes. Ce genre de structures mélodiques a été copié par les musiciens locaux. » Pendant l'ère coloniale, du temps de la Gold Coast, la Royal West African Frontier force britannique, qui était aussi présente en Gambie, au Sierra Leone et au Nigeria a laissé une empreinte musicale pour le moins surprenante. Cela témoigne surtout de l'inventivité des musiciens de highlife : « Le côté boom boom de la grosse caisse est inspiré de la musique martiale de l'armée britannique qui était basée en Afrique de l'Ouest jusqu'aux Indépendances », décrypte Ebo Taylor. « Ça a donné des orchestres militaires tirant vers le highlife. C'est la forme de highlife qu'on entendait dans les années 30-40-50. »
Mai 1956, un an avant l'Indépendance Louis Armstrong arrive au Ghana. Il est accueilli, entre autres, par Kwame Nkrumah qui n'est alors que Premier ministre. Sur le tarmac de l'aéroport d'Accra, le roi du highlife E. T. Mensah chante pour le trompettiste de jazz américain son tube « All for You ». Il adapte les paroles : « All for you, Louis all for you. » Dès le lendemain ils jouent ensemble au Paramount club d'Accra. Dans ces années 50, le highlife prend une autre dimension, s'électrifie avec des instruments modernes et enflamme les ballrooms, les salles de danse : « E. T Mensah, Jerry Hansen, King Bruce... ont introduit le saxophone et la trompette, un apport occidental. E. T Mensah jouait de la trompette, King Bruce du saxophone, Guy Warren, alias Koffi Ghanaba, de la batterie. Le highlife s'est imposé dans les salles de danse à côté du fox-trot et de la valse. De nombreux musiciens se sont mis à jouer du saxophone, de la trompette, du piano. Plus tard, quelques gars ont introduit le trombone. Il y a eu aussi des grands orchestres comme le Accra orchestra (1), le Sunshine orchestra de Cape Coast, avec des violons, des sections de vent, de cuivre et de cordes. Ces grands orchestres ont adapté le highlife et l'ont amené à un certain niveau. Ce type de highlife orchestral de qualité a été aussi été joué par le Broadway Dance Band au début des années 60. »

Swinging London
C'est dans cette décennie musicalement féconde qu'Ebo Taylor émerge. En 1962-1963, grâce à une bourse du gouvernement Nkrumah, il a l'occasion d'aller étudier la musique à Londres à l'Eric Guilder School of Music : « J'ai pris un cours de composition et d'arrangement jazz », se souvient-il. « Le saxophoniste Teddy Osei, et le batteur Sol Amarfio, qui ont créé le groupe Osibisa en 1969, ont aussi fait partie de cette école. »
De là, Ebo Taylor va faire évoluer le highlife vers le jazz : « J'ai incorporé des progressions d'accord jazz, des arrangements vocaux, avec un rappel de la mélodie et la coda pour compléter l'ensemble. De la même façon que Glenn Miller, Cole Porter ou le Londonien Jimmy Lally arrangeaient n'importe quelle chanson. Car à l'époque, il manquait au highlife tel qu'il était joué une introduction. Dans les morceaux d'E. T Mensah les cuivres jouaient la même mélodie que le chanteur. La chanson n'était donc pas introduite de façon distincte. » En plus de l'école, Ebo Taylor, merveilleux guitariste autodidacte, continue ses propres « masterclass » à la maison : « J'ai été influencé par l'écoute de guitaristes de jazz blancs comme Jim Hall, Kenny Burrell, très bon pour le blues, Tal Farlow et Chuck Wayne, qui jouait pour le pianiste George Shearing. J'écoutais aussi Miles Davis, Harold Land, Archie Shepp, Clifford Brown, Jimmy Smith... Plus tard, j'ai découvert George Benson... »

Les vacances avec Fela

C'est aussi à Londres, dans les clubs de jazz enfumés, qu'Ebo Taylor partage la scène avec des musiciens nigérians qui jouent avec une touche de highlife : « Il y avait le saxophoniste Peter King, Fela Kuti, qui à l'époque jouait de la trompette, de même que Mike Falana. Les dimanches après-midi, on jouait du highlife à l'Alabali un club de West London. Dans notre public, il y avait beaucoup de Ghanéens et de Nigérians de la diaspora. On a participé à l'éclosion du highlife à Londres. »

Pendant les vacances scolaires, Ebo Taylor a des discussions interminables sur la musique avec un autre étudiant érudit appelé... Fela Anikulapo Kuti : « On s'est apprécié mutuellement. Il étudiait la musique avec beaucoup de sincérité. Par exemple, on écoutait l'album Round about midnight (1957) de Miles Davis. On se procurait la partition pour piano de On a Green Dolphin Street et on analysait les accords. On parlait aussi de revenir dans nos pays. Pour nous, c'était un sacerdoce de faire grandir notre highlife. »

De fait, en 1965 quand Fela repart au Nigeria Ebo Taylor se rend au Ghana peu après : « Il jouait avec son groupe de highlife les Koola Lobitos. Je suis allé le voir plusieurs fois à Lagos et lui aussi au Ghana. Ce n'est pas surprenant si pendant un moment nos musiques sonnaient de façon identique. Quand vous écoutez la musique yoruba, c'est principalement joué en mode mineur. Les Ghanéens ont commencé à jouer en mode majeur au contact des prêtres britanniques. Autrement, tous les rythmes afro sont en mode mineur. Ça vient de la tradition. »

En revanche, sur le plan politique les deux hommes ne partagent pas la même vision : « J'essaie autant que possible d'éviter d'exprimer des opinions politiques dans ma musique. Contrairement à Fela qui a eu beaucoup de problèmes avec les autorités nigérianes à cause de ça. Les Yoruba sont habitués à se battre pour leurs droits. Les Ghanéens sont très polis. Ils n'aiment pas la confrontation et préfèrent attendre que les choses mûrissent d'elles-mêmes. » La seule contribution politique d'Ebo Taylor est un titre instrumental « Kwame », dédié au chantre du panafricanisme. Ce morceau est présent sur le disque Love and Death, enregistré en 2010 : « Je rends hommage à ce que Nkrumah a accompli, S'il n'avait pas fait le barrage hydroélectrique d'Akosombo, on serait plongés dans les ténèbres. S'il n'avait pas développé l'autoroute de Tema à Accra, on serait congestionnés par le trafic. Il aussi joué un rôle pour les arts... »

L'afro funk des années 1970-1980

Un dessin représentant l'artiste Ebo Taylor. © DR
Un dessin représentant l'artiste Ebo Taylor. © DR
Dans les années 1970, on entend Ebo Taylor sur des disques produits par le label nigérian Essiebons. Sa musique reflète les influences psychédéliques du moment : « J'écoutais du rock Deep Purple, Black Sabbath, Blood Sweat and Tears, Chicago, ou du funk comme Brass Construction. L'intro de mon morceau “Heaven” : « papadadada », ça pourrait être du rock. Mais avec un rythme pêchu de percussions par les congas, ça devient afro. Mon guitariste préféré de rock, c'est Ritchie Blackmore de Deep Purple. Il y a des similarités parce qu'il joue aussi en mineur. Cette influence au-dessus de mon rythme, ça donne de l'afro-funk. »

Passeur de relais, Ebo Taylor fait un parallèle avec la nouvelle génération hiplife. Depuis la fin des années 1980, cette musique urbaine domine le paysage au Ghana: « En 1977, j'ai fait le titre « Atwer abroba » sur l'album Twer Nyame qui est basé sur une comptine scandée. Ça ressemble à du rap. La forme actuelle de hip-hop qu'est le hiplife vient de quelque chose qui est en Afrique depuis très longtemps. « Heaven » a été samplé par Usher. C'est aussi une comptine basée sur la rime. J'essaie à tous niveaux de la vie de faire une musique que les enfants aiment et que les adultes admirent. »

La renaissance
Malgré la grande qualité musicale de sa production, Ebo Taylor connaît une longue période d'éclipse dans les décennies suivantes. À la fin des années 2000, un de ses fils lui parle d'Ade Bantu, un chanteur germano-nigérian de passage à Accra : « Avec son groupe Afrobeat Academy il a repris deux de mes chansons : « Atwer abroba » et « Kwaku ananse ». Je les ai rejoints sur scène au W.E.B DuBois center à Accra. Ensuite, leur saxophoniste Ben Abarbanel Wolf m'a proposé d'enregistrer avec l'Afrobeat Academy. » Le résultat, issu de deux semaines intensives en studio à Berlin, est l'album Love and Death, produit par le label allemand Strut. Il lui offre une reconnaissance internationale tardive.

À cet égard, ce n'est un hasard si une des reprises de l'album Obra, titre issu de l'album Conflict de 1980, parle de la vie : « J'explique dans ma langue maternelle, le fante, que la vie est ce que tu en fais. Si tu échoues, ne dis pas : C'est à cause de ma tante qui est une sorcière ! Ne blâme pas un soi-disant mauvais esprit. Ne t'en prends qu'à toi-même ! » Ebo Taylor, le phénix, a aussi remis au goût du jour le poignant titre éponyme « Love and Death » : « Cette chanson part d'une expérience personnelle avec ma première femme. Mon cœur a été brisé et j'en suis presque mort. Les Akans ont un proverbe très répandu au Ghana : L'amour et la mort sont des compagnons de route. Je me suis rendu compte que son sens est beaucoup plus profond qu'il n'y paraît. L'amour peut tuer ! C'était ma manière d'adresser un conseil philosophique pour les amoureux. C'est pour ça que je mets beaucoup d'emphase avec les riff de jazz joués par les cuivres. »

À Berlin, Ebo Taylor a composé trois nouveaux titres : « African Woman », « Ayesama » et « Aborekyair », inspirés de ses observations ironiques sur la diaspora ghanéenne. « À cette époque, je percevais que les Ghanéens qui restent à l'étranger quand ils reviennent au pays ne veulent plus parler leur langue maternelle, le fante. Ils ne veulent plus manger leur nourriture traditionnelle. » Depuis, Ebo Taylor a fait deux autres albums Appia kwa bridge en 2013 et le denier en date Yen ara, avec le Saltpond City Band. La tournée d'Ebo Taylor et son groupe, qui est passée par le festival Rio loco de Toulouse et le Mawazine à Rabat, est prévue jusqu'en novembre. Souhaitons longue vie au maestro du highlife !

Source Lepoint.fr


JULIEN LE GROS
Rédigé le Lundi 9 Juillet 2018 à 23:06 | Lu 57 fois | 0 commentaire(s)






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