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Chimamanda Ngozi Adichie

"Africaine oui, Afropolitaine, sûrement pas"

L’écrivaine nigériane, auteur phare du continent, était à Paris pour la traduction de son magnifique roman "Americanah".


Chimamanda Ngozi Adichie, la grande écrivaine nigériane auteure de "Américanah". © thisisafrica.me
Chimamanda Ngozi Adichie, la grande écrivaine nigériane auteure de "Américanah". © thisisafrica.me
La veille, elle échangeait avec Marie Darrieussecq sur la scène de la Maison de la poésie autour des questions de l’amour et de la couleur de peau abordées dans leurs derniers romans ; le lendemain, on la retrouvait dans les bureaux de sa maison d’édition, Gallimard, à l’occasion de la parution en français de son troisième roman, déjà traduit en 25 langues. Il se déroule entre le Nigeria natal et l’Amérique, et conte une inoubliable histoire d’amour…

Le Point Afrique : Le temps que passe l’héroïne d'Americanah, Ifemelu, à sa coiffure est-il autobiographique ?
Chimamanda Ngozi Adichie : En quelque sorte ! Mais plus maintenant… J’ai arrêté les longues tresses qui prennent des heures, mais qui ont un avantage d’un point de vue financier parce qu’elles tiennent deux mois (rire). Surtout, j’ai aimé l’ambiance des salons de coiffure en Amérique, cette forme de sous-culture dans laquelle je me sentais comme une anthropologue, mais de l’intérieur, puisqu’en tant qu’Africaine, j’y étais bienvenue. J’étais fascinée et inspirée par ces femmes, la plupart sont des francophones, qui apprennent l’anglais, créent leur business, emploient toute la famille. J’avais envie de montrer cette ambiance dynamique où tout le monde se croise, Noires et Blanches américaines, Africaines, je voulais célébrer cet univers féminin.

Un de vos personnages souhaite écrire un livre intitulé "Voyager quand on est noir". Quelles sont vos dernières impressions sur ce thème en arrivant à Paris ?
Il y a des endroits au monde où vous pouvez vous promener sans que cela pose aucun problème, sans être fixée par un regard qui vous trouve étrange, où vous vous sentez simplement normale avec votre peau sombre, Paris est ainsi. En Chine, vous êtes la cible des regards, au Japon non, à Istanbul non plus, cela dépend, à Mexico, oui. Dans certains coins d’Allemagne, j’avais l’impression de venir d’un zoo, c’est désagréable, mais les regards eux-mêmes sont différents, pas toujours négatifs.

Pensez-vous que le racisme demeure un enjeu dans cette France où vous êtes de passage ?
J’ai parlé de ce livre à l’occasion de ses traductions en Europe, et me suis aperçue que tout le monde parle du racisme aux États-Unis, mais sans jamais établir la connexion avec le racisme dans leur propre pays. Or, parmi d’autres exemples, j’ai encore rencontré une femme nigériane qui me confiait comment elle créait la surprise en France quand elle disait vivre dans Paris intra-muros parce qu’on pensait qu’elle vivait forcément en banlieue !

Vous avez étudié en Amérique, vous êtes revenue au Nigeria et vivez entre les deux. Êtes-vous une "Americanah" ?
Au Nigeria, "Americanah" est un mot qui désigne ceux qui reviennent des USA avec un sentiment de supériorité, des manières affectées, etc., ce qui n’est pas mon cas, je pense, même si mes amis m’ont moquée parce qu’au retour, je demandais des légumes cuits à la vapeur. C’est incompréhensible au Nigeria où ils sont cuisinés à l’huile et en sauce ! D’ailleurs, j’en ai fini avec ça (sourire).

De retour au Nigeria, qu’avez-vous fait de cette notion de race que vous avez découverte en Amérique ?
Si vous êtes dans une société raciale, vous ne savez jamais s’il s’agit de racisme ou pas, alors qu’au Nigeria, cette option n’existe tout simplement pas. Quelqu’un est désagréable avec vous dans un magasin : parce que c’est une personne désagréable ? Parce qu’elle s‘est levée du mauvais pied ? Ou parce qu’elle est raciste ? Cette troisième question est très fatigante. Au Nigeria, elle ne se pose pas.

Vous sentez-vous une "Afropolitaine" comme on dit des Africains cosmopolites d’aujourd’hui ?
Je suis fatiguée de ce mot. Je suis africaine. Il y a deux choses qui me paraissent curieuses : d’abord les Africains sont-ils donc tellement en dehors de l’histoire générale de l’humanité qu’ils doivent être désignés par un mot particulier quand ils voyagent ou se trouvent dans les capitales du monde ? La deuxième chose, c’est que l’histoire (malheureusement pas assez connue) montre que le cosmopolitisme ne date pas d’hier : de nombreux rois africains de la côte Ouest envoyaient leurs enfants étudier en Europe. Bien plus tard, la génération de mon père a beaucoup voyagé, il y a eu de nombreuses vagues de gens revenus dans les années soixante, et qui n’ont cessé de bouger. Ils se définissent comme Africains.

Comment choisissez-vous les beaux prénoms de vos personnages ?
Je note des noms que j’entends et qui me plaisent. Je suis souvent attirée autant par la sonorité que par le sens, et j’utilise beaucoup de nom ibos, car ils sont oubliés alors qu’ils sont si beaux et rares. Il y en a aussi de très communs, tous ceux qui commencent par Chi, comme le mien, qui signifie «mon Dieu ne me laissera pas tomber». Dieu fait partie de tous les noms ibos. Avant le christianisme "Chi" signifiait l’esprit de Dieu chez les Ibos.

Vous avez écrit sur cette communauté ibo dont vous êtes issue dans L’Hibiscus rouge puis L’Autre Moitié du Soleil sur la guerre du Biafra. Pourriez-vous écrire un roman sur ce qui se passe dans le Nord avec Boko Haram ?
Je n’ai pas le désir d’écrire sur le Nord parce que ce n’est pas mon histoire, et que beaucoup de gens peuvent le faire bien mieux que moi. J’écoute les nouvelles, je m’informe. Tout l’Occident croit que le Nigeria se résume à Boko Haram, mais il se passe d’autres choses dans ce pays…

À quelques jours de l’élection présidentielle au Nigeria, quel bilan faites-vous de la présidence de Goodluck Jonathan ?
C’est un personnage intéressant, je l’ai soutenu au début avec espoir, il était différent des autres, moins hâbleur. Je crois que le plus gros problème est qu’il n’a pas su s’entourer. Globalement, son bilan n’est pas un désastre total, mais les bonnes choses, personne n’en parle. Le pire échec, bien sûr, est Boko Haram, le gouvernement ne sait pas gérer cette situation. Mais il a fait de bonnes choses, dans les domaines de l’agriculture, pour certaines infrastructures, et puis il n’impose pas ses «têtes», respectant le jeu démocratique. Il n’en reste pas moins que Boko Haram le dépasse.

Vous qui êtes féministe, comment vivez-vous les violences infligées par les terroristes aux jeunes filles de votre pays ?
Cet aspect est amplifié parce qu’on cherche à faire de Boko Haram l’équivalent des talibans. Or Boko Haram n’est pas plus sexiste que la société nigériane en général, Boko Haram n’attaque pas davantage les filles ou les garçons, qui sont aussi kidnappés et tués, avant qu’on incendie leur établissement. Boko Haram attaque l’éducation. Quant à mon combat féministe, je dois vous dire qu’au Nigeria, nous avons des femmes au pouvoir, ce qui est normal, mais telle ou telle femme ministre est toujours, devant la presse notamment, obligée de faire allusion au soutien de son mari, alors qu’un homme n’a pas à relier le succès de sa femme au sien.

Votre conférence sur le féminisme a même inspiré une chanson à Beyoncé…
Je n’ai jamais compris ce monde obsédé par les célébrités, mais je pense que Beyoncé a un certain poids pour porter une cause qui n’est pas facile, car le féminisme divise. Les gens pensent qu’il y a un seul type de féministe, incompatible avec les talons et les soutiens-gorges, mais le féminisme, c’est d’abord savoir contrôler son image. Beyoncé contrôle son image. Donc, elle est féministe.

Obama tient une grande place dans votre roman. L’avez-vous soutenu dès le début, et le soutenez-vous toujours ?
J’ai mis cinq ans à écrire ce roman, et c’était déjà bien des années après l’élection d’Obama. J’ai cherché des coupures, des articles et cherché en moi aussi afin de retrouver l’optimisme d’alors. En fait, je suis comme mon personnage, Ifemelu. J’ai commencé par soutenir Hillary Clinton en tant que femme, sans penser à Obama. Et puis j’ai lu son livre, ce qui a tout changé pour moi : ce livre est grandiose, il interroge la complexité du monde, ce qui est rare en politique où tout est noir ou blanc. J’admire Obama pour l’élégance avec laquelle il répond aux attaques infantiles des républicains. Maintenant qu’il est en train de terminer son mandat, j’aime sa politique envers Cuba et le fait qu’il s’occupe des causes pour lesquelles les gens l’avaient élu il y a longtemps. Je pense que l’histoire le jugera positivement.

"Nous rions trop. Peut-être devrions-nous moins rire et résoudre davantage nos problèmes", dit un de vos personnages. C’est ce que vous pensez des Nigérians ?
Je suis frappée par l’incroyable sens de l’humour des Nigérians, je pense que c’est une autre forme de résilience, qui permet de gérer les frustrations. Nous ne sommes pas un peuple qui a le sens de la manifestation, nous avons coutume de faire avec nos frustrations, l’humour est un des moyens de «faire avec».

Vous citez souvent Chinua Achebe dans Americanah, auriez-vous trois pistes de lectures africaines peut-être moins connues à partager ici ?
Du Kenya, je citerais Binyavanga Wainaina One Day I Will Write About This Place, et pas parce qu’il est un grand ami, et puis la grande Yvonne Adhiambo Owuor pour son roman Dust. Enfin, du Ghana, Ama Ata Aidoo, par exemple son roman Our Sister Kilijoy (Ghana). Elle est de la même génération que Chinua Achebe, mais n’a pas eu la même reconnaissance.

* "Americanah"
de Chimamanda Ngozi Adichie,
traduit de l’anglais (Nigeria) par Anne Damour
éditions Gallimard, 523 pages (24,50 euros).
À paraître le 26 fevrier :
Nous sommes tous des féministes (Folio, 2 euros).

Source lepoint.fr

par Valérie Marin la Meslée
Rédigé le Vendredi 13 Février 2015 à 16:47 | Lu 343 fois | 0 commentaire(s)






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