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Cheikh Anta Diop

Mention « Honorable »

Intellectuel et humaniste sénégalais disparu en 1986, Cheikh Anta Diop fut l’homme de l’intégrité morale et du refus des compromissions. Dans un contexte de marginalisation accélérée du continent, ses travaux, qui marquèrent le retour de la conscience historique de l’Afrique, appellent à la permanence du combat contre les racismes sous toutes leurs formes.


Cheikh Anta Diop
Cheikh Anta Diop
Anthropologues et historiens africanistes, égyptologues traditionalistes, pour la plupart français et occidentaux, semblent encore pétris de terribles préjugés : l’infériorité de la race noire, le prélogisme de la mentalité primitive, l’exclusion du monde africain noir de l’histoire universelle... Cheikh Anta Diop va prendre le contre-pied théorique de ce milieu solidement établi dans l’enceinte même de l’université française. D’abord par la présentation de sa thèse, qui sera refusée, ensuite par la publication de Nations nègres et culture en 1954.

Le livre sonne comme un coup de tonnerre dans le ciel tranquille de l’establishment intellectuel : l’auteur y fait la démonstration que la civilisation de l’Egypte ancienne était négro-africaine, justifiant les objectifs de sa recherche en ces termes : « L’explication de l’origine d’une civilisation africaine n’est logique et acceptable, n’est sérieuse, objective et scientifique, que si l’on aboutit, par un biais quelconque, à ce Blanc mythique dont on ne se soucie point de justifier l’arrivée et l’installation dans ces régions. On comprend aisément comment les savants devaient être conduits au bout de leur raisonnement, de leurs déductions logiques et dialectiques, à la notion de »Blancs à peau noire «très répandue dans les milieux des spécialistes de l’Europe. De tels systèmes sont évidemment sans lendemain, en ce sens qu’ils manquent totalement de base réelle. Ils ne s’expliquent que par la passion qui ronge leurs auteurs, laquelle transparaît sous les apparences d’objectivité et de sérénité».

Si l’ouvrage dérange les gardiens du temple, c’est non seulement parce que Cheikh Anta Diop propose une « décolonisation » de l’histoire africaine, mais aussi parce que le livre fonde une « Histoire » africaine et se tient aux frontières de l’engagement politique, analysant l’identification des grands courants migratoires et la formation des ethnies ; la délimitation de l’aire culturelle du monde noir, qui s’étend jusqu’en Asie occidentale, dans la vallée de l’Indus ; la démonstration de l’aptitude des langues africaines à supporter la pensée scientifique et philosophique et, partant, la première transcription africaine non ethnographique de ces langues...

Lors de sa parution, le livre semble si révolutionnaire que très peu d’intellectuels africains osent y adhérer. Seul Aimé Césaire s’enthousiasme, dans le Discours sur le colonialisme, évoquant : le livre le plus audacieux qu'un Nègre ait jusqu'ici écrit et qui comptera à n'en pas douter dans le réveil de l'Afrique ( Discours sur le Colonialisme ), Paris, Présence Africaine, 1955).

La formation Universitaire

Cheikh Anta Diop
Cheikh Anta Diop
1946-1947, il s'inscrit en Faculté des Lettres de la Sorbonne en philosophie. Il suit, en particulier, l'enseignement de Gaston Bachelard.

1949 : Il fait inscrire sur les registres de la Sorbonne le sujet de thèse principale de doctorat ès-Lettres qu'il se propose de traiter, sous la direction du professeur
Gaston Bachelard. « L’avenir culturel de la pensée africaine »

1951 : Inscription sur les registres de la faculté de son sujet de thèse secondaire « Qu'étaient les Égyptiens prédynastiques ?», sous la direction du professeur Marcel Griaule, connu pour ses traveaux sur la culture Dogon.
Leur issue académique s’en trouvera fortement compromise car Cheick Anta Diop ne parviendra pas à réunir un jury acceptant d’examiner ses travaux dans le cadre d’une thèse d’Etat ; il ne soutiendra donc pas cette thèse.
C’est dans ces circonstances, qu’en définitive, ses premiers travaux universitaires seront publiés en
Décembre 1954 aux Editions Présence Africaine sous le titre Nations nègres et Culture — De l'antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l'Afrique noire d'aujourd'hui.

Malgré les obstacles antérieurement rencontrés, il se réinscrit, en 1956, en thèse d’Etat de lettre avec deux nouveaux sujets qui ne porte pas spécifiquement sur l’Egypte anciènne, mais s’intéressent aux formes d’organisation des sociétés africaines et européennes et à leur évolution respective :

Tthèse principale : Etude comparée des systèmes politiques et sociaux de l’Europe et de l’Afrique, de l’antiquité à la formation des Etats modernes.

Tthèse complémentaire : Domaines du patriarcat et du matriarcat dans l’Antiquité classique.

Marcel Griaule en prend connaissance et lui dit :
« Le sujet que vous vous imposez n’est rien moins que planétaire et de nombreux spécialistes vous tomberont sur le dos comme la première fois. »

La soutenance de la thèse de doctorat

Cheikh Anta Diop
Cheikh Anta Diop
C’est le 9 janvier 1960, que Cheick Anta Diop soutient, à la Sorbonne, sa thèse de doctorat d'État ès -Lettres.
Elle est publiée aux Éditions Présence Africaine sous les titres : L'Afrique noire précoloniale et L'Unité culturelle de l'Afrique noire.

Le préhistorien André Leroi-Gourhan était son directeur de thèse principale.Son jury était présidé par André Aymard, directeur de la thèse complémentaire, spécialiste de l’Antiquité grecque, alors doyen de la faculté des Lettres. Les autres membres du jury sont Roger Bastide, professeur de sociologie, Hubert Deschamps et Georges Balandier, ethnologues et africanistes. La soutenance de la thèse se déroule dans la salle Louis Liard où l’auditoire, majoritairement africain, est venu nombreux, fait inhabituel que relève le jury. Pourtant Cheick Anta Diop n’en avait fait aucune publicité.
La séance dure plus de six heures, de 13h30 à 19h50, dans une ambiance parfois très tendue. Le jury est impressionné par l’intelligence, l’assurance du candidat au grade de Docteur ès-Lettres qui, sans texte rédigé, expose ses travaux et répond aux questions de manière exhaustive. La durée exceptionnement longue de cette épreuve universitaire, la plus élevée, est révélatrice du caractère novateur et très dérangeant des thèses soutenues par Cheick Anta Diop qui suscitent d’âpres discussions avec les membres du jury.

Mais écoutons le journaliste Doudou Cissé qui en a réalisé un reportage diffusé sur les ondes de la Radiodiffusion d'Outre-Mer :

« Nous sommes à la Sorbonne, à l’amhithéâtre Liard, où Monsieur Cheick Anta Diop vient de soutenir deux thèses comptant pour le titre de Docteur ès-Lettres. La thèse principale à pour sujet : Etude comparée des systèmes politiques et sociaux de l’Europe et de l’Afrique, de l’antiquité à la formation des Etats modernes. La thèse secondaire :Domaines du patriarcat et du matriarcat dans l’Antiquité classique. »

C’est dans une salle archi-comble, et devant un jury présidé par Monsieur André Aymard, Doyen de la Faculté des Lettres, que Cheick Anta Diop est invité à exposer ses thèses : « Selon la coutume », dit le président, « Nous commençons par la thèse complémentaire ; et je vous donne la parole :Diop. »

Ce dernier, décontracté, et avec un talent qui sera qualifié de « prestidigitateur » par un des membres du jury, donne avec aisance toutes les explications qu’il juge utiles. Il démontre, selon lui, la différence des rapports entre femme et homme dans les pays nordiques et dans les pays méridionaux, et il développe l’historicité des faits sociaux .

Après quoi, le Président reprend la parole et déclare :

« Monsieur Diop, il est impossible de vous voir, de vous entendre sans éprouver de la sympathie pour vous. Il suffit d’ailleurs de jeter un coup d’œil dans cette salle pour se rendre compte que cette symptahie dépasse l’enceinte de la Sorbonne. Vous venez de parvenir au dernier rite de la vie universitaire. C’est un symbole que nous, Français, nous avons des raisons de chérir. Aujourd’hui, précise-t-il, votre fourmillant travail est riche et passionnant. Vous êtes de cette expression, de cette influence culturelle de la France en Afrique noir. Pour nous, Français, vous possédez à fond cet art de la dialectique universitaire qu’il est nécessaire d’avoir dans une cérémonie dont vous êtes héros et victime ; quant à votre culture, elle déploie un éventail extrêmement large. Vous avez un appetit de culture et de recherche d’un très haut degré. Votre œuvre, œuvre d’une pensée africaine, est pour nous, dans son ensemble, un travail précieux qu’on lit avec vif intérêt.»

Monsieur le Doyen Aymard souligne aussi les observations pertinentes qu’il avait à faire au candidat. La discussion est parfois et même passionnée, mais toujours empreinte de courtoisie de part et d’autre. Puis c’est l’exposé de la thèse principale, discutée ensuite par les divers membres du jury : louanges suivies de critiques auquelles le candidat n’est autorisé à répondre que dans la mesure où le temps qui lui est imparti le permet. La forte conviction de Cheick Anta Diop, son désir ardent de connaître et de montrer la grandeur de l’Afrique dans le passé, et ses possibilités dans la vie, sont soulignés.

Enfin, six heures après l’ouverture de cette soutenance, le jury se retire, et, après délibérations, le Président reprendra la parole pour faire, pendant que tout l’auditoire l’écoute debout, la proclamation suivante : « Monsieur Cheickh Anta Diop, la Faculté de Paris, après avoir examiné vos deux thèses, vous déclare digne du grade de Docteur ès Lettres avec mention Honorable. »

Le journal Combat en fait un compte rendu en titrant : « Thèse en Sorbonne, défossilisation de l’Histoire africaine. »

Si cette soutenance constitue une étape majeure pour le développement de la recherche historique, elle ferme paradoxalement à Cheickh Anta Diop l’accès à l’université dans le domaine des sciences humaines.

En effet, à l’issue de sa délibération, le juryy lui décerne non pas « l’habituelle » mention « très honorable », mais la mention « honorable ». Cette mention traduit la position du jury : le travail de thèse soutenu ne qualifie pas Cheickh Anta Diop pour devenir professeur dans une université quelle que soit.

L’une des réalités sous-jacentes à cette décision est que l’entrée de Cheickh Anta Diop dans le corps des enseignants de l’université constituerait une véritable menace pour certains « spécialistes » français de la culture, de l’histoire, de la sociologie africaines. Les « Etudes africaines » sont et doivent rester leur chasse gardée. Un autre enjeu stratégique lié à ce véto est l’orientation et le contenu de la formation donnée aux jeunes générations d’étudiants africains destinés à devenir les cadres de demain.

En fait, Cheikh Anta Diop rêvait secrètement d’une synthèse entre ancrage et métissage culturels. « La plénitude culturelle ne peut que rendre un peuple plus apte à contribuer au progrès général de l’humanité et à se rapprocher des autres peuples en connaissance de cause.»

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Rédigé le Mercredi 18 Mai 2005 à 14:25 | Lu 4125 fois | 0 commentaire(s)





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