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Cheikh Anta Diop, Le Livre qui change l’Histoire

Nations Nègres et Culture

Nations nègres et culture, œuvre culte du savant, historien et philosophe de l’histoire Cheikh Anta Diop est aujourd’hui cinquantenaire, parue en 1954 grâce à la maison d’éditions africaine parisienne Présence africaine.


Nations Nègres et Culture
Nations Nègres et Culture
Par la portée de son questionnement, l’ambition de «Renaissance africaine» au seuil duquel elle porte le débat, cette œuvre a passé le temps et est devenue un incontournable des œuvres intellectuelles négro-africaines et universelles.

Lorsque Aimé Césaire dans son célèbre Discours sur le colonialisme fait de Nations nègres et culture « le livre le plus audacieux qu’un nègre ait jamais écrit », il voit dans cette œuvre une puissance intemporelle de l’esprit. Nations nègres est une puissance scientifique qui explore et développe des thématiques majeures que la recherche scientifique éprouvée a depuis lors corroborée : l’origine africaine de l’Homme, l’antériorité des civilisations africaines (industries, arts, organisations, écriture…), l’appartenance de l’Egypte antique à l’Afrique noire, les grandes migrations et la formation des ethnies africaines...

La dimension universelle de Nations nègres, œuvre-programme de la pensée diopienne est affirmée dans la démonstration de la contribution africaine à l’évolution des civilisations humaines dans les domaines des mathématiques, de la médecine, des lettres, de la philosophie, de l’architecture, de l’astronomie, etc. La réflexion de Cheikh Anta Diop est consciente de son caractère révolutionnaire et attaque les préjugés et l’idéologie dominante, l’eurocentrisme et la pensée raciste rationalisée depuis Gobineau et les anthropologues africanistes européens. La philosophie de Hegel est au centre de cette construction de la domination civilisationnelle blanche qui exclu l’Afrique en totalité du mouvement de l’histoire humaine. Après Nations nègres, cette conception perdra son piédestal intellectuel et sera l’objet d’une constante et plus ou moins pudique déconstruction, voire radicale une mise au rebut. Pour autant bien des survivances des idéologies n’ayant vu l’Afrique que sous le prisme des esprits prélogiques, pré-newtoniens, primitifs, des mystico-religieux impropres au rapport au rationnel, demeurent. Pis, cette conception a été inculquée aux Africains qui ne s’en sont pas complètement départis.

Nations Nègres et Culture traduit le dessein que l’auteur assigne à l’histoire, aux sciences sociales et à la réflexion des Africains : produire une érudition, bâtir un corps d’humanités classiques d’élites au service de la Renaissance africaine, en vue d’une indépendance portée vers un état fédéral africain. Ce projet qui constitue le fil directeur de l’investissement du savant, interpellé par la marche du genre humain, l’amène à rechercher les continuités historiques reliant l’Afrique antique à l’Afrique coloniale. Ce faisant il exhume une histoire africaine et une interprétation du passé qui transforment et subvertissent la vision héritée des préjugés colonialistes africanistes. L’Afrique cesse d’être le parent pauvre de l’histoire, de la civilisation, de la science, de l’abstraction, de l’innovation sociale, organisationnelle. On s’y trouve désormais tant dans la compagnie attestée, fort flatteuse mais loin d’être mythologique, des pharaons bâtisseurs des pyramides, des grands empires du Ghana, du Mali, de Zimbabwe, que des industries pionnières des premières heures du genre humain.

Le patrimoine africain ainsi expurgé de la chape de plomb des énoncés dévalorisants, qui tentaient de légitimer l’expropriation des peuples africains soumis à l’agression impérialiste occidentale, prend désormais une attractivité extrêmement mobilisatrice. Nations nègres sera réapproprié avec un mouvement d’excitation collective et de passion communicative que peu d’ouvrages, de réflexions, d’œuvres intellectuelles négro-africaines pourraient revendiquer. C’est que l’écriture diopienne est celle de la conscience historique et de sa restauration, elle démonte, démontre en même temps qu’elle interpelle, elle génère un double effet de connaissance et d’action.

Embrassant l’Afrique précoloniale jusqu’aux civilisations antiques d’Egypte, d’Ethiopie, de Nubie, de Zimbabwe,… Nations nègres rapproche tout le substrat négro-africain du continent africain. C’est ainsi que les Afrodescendants des Caraïbes et des Amériques ont, à la suite des travaux de Cheikh Anta Diop et d’autres, réinvesti le champ de l’histoire et de leurs origines africaines. Les travaux du savant ont contribué dans leurs effets notables à résoudre les tensions collectives liées à la frustration culturelle générée par les traumatismes négriers, esclavagistes, coloniaux et post-coloniaux.

Il est probablement unique que les recherches d’un universitaire africain, marginalisé par les institutions dominantes (même en Afrique) évoluant dans un contexte à la limite de l’hostilité, aient pu s’imposer sur plusieurs continents, Afrique, Amérique, Europe, suscitant une recomposition intellectuelle et identitaire révolutionnaire.

La question de l’Egypte nègre est d’une actualité brûlante auprès des Africains et Descendants d’Afrique qui se réapproprient progressivement, souvent à l’écart des grandes écoles et centre universitaires, les savoirs pharaoniques. On ne compte plus les revues égyptologiques, conférences, colloques, initiations au hiéroglyphique qui se développent en Afrique, aux Etats-Unis, en Europe. L’impact de Nations nègres et de la philosophie diopiste aura réussit en partie à retourner ce que des siècles de déportation avaient fait passer pour irréversible : la séparation et l’éparpillement physique et mental des Africains et des Afrodescendants. La révolution antadiopienne a fécondé la révolution afrocentrique, favorisant un recentrage psychologique et intellectuel des Africains et Afrodescendants sur l’Afrique, ses valeurs, sa culture, avec une base anthropologique scientifique et un questionnement philosophique rigoureux.

Toute une économie de l’édition, du multimédia, une offre scolaire et universitaire, est désormais en passe de s’épanouir sur les fondements de Nations nègres et des autres publications du savant africain. Il en est ainsi des cursus universitaires «African studies» aux Etats-Unis qui délivrent des Ph.D, y compris en spécialité «Diopian Analysis». Une industrie didactique et culturelle peut aujourd’hui s’ancrer dans l’espace économique et culturel mondial, à partir de la source diopienne.

Un style de vie tend trouver une solide confortation du fait de l’influence de la revalorisation, de la restauration historique. Les textiles africains, les œuvres d’arts et d’artisanats, les cosmétiques «black» ou «kemit» et l’esthétique égyptienne, alimentent les événements comme des défilés de mode, foires commerciales et manifestations culturelles, c'est-à-dire l’ensemble des activités qui soutiennent ces manifestations en amont.

En plus de la confirmation empirique des recherches et orientations de Cheikh Anta Diop, sa pensée a révolutionné le regard des chercheurs et du profane sur l’histoire du continent africain et sur son devenir. Plébiscité avec W.E.B. DuBois lors du premier Festival mondial des Arts nègres en 1966 à Dakar comme «l’auteur qui a exercé sur le XXè siècle, l’influence la plus féconde», le savant trouve une notoriété de plus en plus socialisée au cours des 50 années suivant son opus culte. Bien que sa démarche ne s’y réduise pas loin s’en faut, la réappropriation de la civilisation égyptienne, dans toute sa splendeur culture nègre et mélanoderme, n’est pas pour rien dans la popularité de Nations nègres. L’humain de souche africaine puise désormais à une source fraîche et intarissable une matière à se reconstruire, à reconstruire le monde, avec une exigence de vérité scientifique et une obligation de résultats sans concessions. Il envisage son rapport à l’autre déchargé et décomplexé des lourdeurs idéologiques, qui n’auraient fait de l’heureuse et inévitable rencontre humaine, que le discours stérile du même au même.


Lire :

-Cheikh Anta Diop, Nations Nègres et Culture, Présence Africaine, 1954, Paris

-Théophile Obenga, Cheikh Anta Diop, Volney et Le Sphinx, Khepera, Présence Africaine, 1996

-Cheikh M’Backé Diop, Cheikh Anta Diop. L’homme et l’oeuvre. Présence Africaine, 2003

Ze Belinga/afrikara.com
Rédigé le Lundi 20 Décembre 2004 à 00:00 | Lu 6280 fois | 0 commentaire(s)





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