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CHÉRI SAMBA

LE MONSTRE SACRÉ

Gardé comme un trésor national, peintre congolais le plus célèbre, il est le seul artiste ayant vraiment les moyens de travailler. Sa peinture populaire est désopilante, mais aussi acerbe sur son pays.


Est-ce l’atelier d’un artiste ou la demeure d’un chef d’Etat ? Située à Ndjili, la blanche résidence de Chéri Samba, hérissée de barbelés et truffée de caméras, tranche avec le reste du quartier. Une plaque vissée sur la façade donne le ton : « Résidence privée de Chéri Samba, le peintre truculent selon le grand dictionnaire Hachette. » Ce n’est pas le « peintre truculent » qui nous accueille, mais un militaire. C’est que, depuis 2008, l’artiste congolais est protégé comme un ministre. Pour le rencontrer, il faut demander une audience, comme avec le pape. Le protocole est huilé. Conduit dans le patio, le visiteur est invité à s’asseoir sous le regard des soldats. A défaut de l’artiste, un buste à son effigie nous tient compagnie. Chéri Samba ménage son entrée. Il arrive après un bref moment, chemise imprimée à motif cachemire et chaussures en croco, l’œil qui frise. Et de nous entraîner dans son bureau présidentiel aux murs peints en rose. Une inscription en lingala signale que « dans cette maison, c’est Chéri Samba qui a le choix de zapper et d’augmenter le volume ».

L’artiste soigne son ego. Dès 1975, il avait noté sous son premier autoportrait « Son éminence dessinateur Samba ». Quand on le taquine sur le buste érigé dans son patio, il répond goguenard : « Charité bien ordonnée commence par soi-même. » Vaniteux, le Samba ? Il peut se le permettre : ses toiles sont recherchées par les collectionneurs occidentaux, dont Pierre-Alexis Dumas, directeur artistique de la marque Hermès. En septembre, il sera le premier créateur africain à siéger au Musée du Louvre à Paris, dans l’exposition
« Brève histoire de l’avenir ». Mais l’artiste sait aussi faire preuve d’autodérision. Au sol, cette injonction : « Ne pas m’admirer que pour me faire plaisir. Cela peut conduire à ma chute. Admirez-moi ou mon travail seulement si je le mérite. » « Quand je travaille, mon but c’est que les gens soient satisfaits, explique-t-il. Une personne qui avait commandé un tableau l’a pris par politesse alors qu’il ne l’aimait pas, pour que je ne sois pas frustré, mais ça m’a frustré encore plus. Je préfère qu’on ait le courage de parler. Amère ou succulente, la critique est la bienvenue. Nous sommes des milliards d’individus dans le monde. Alors si on s’intéresse à moi, ça me réjouit ! » Chéri Samba part d’un grand éclat de rire, le premier d’une longue suite.

Chéri Samba
Chéri Samba
Le peintre a l’humour et l’ambition chevillés au corps. Originaire du Bas-Congo, où son père était forgeron, il arrive à Kinshasa à l’âge de 18 ans en vrai Rastignac. « Je voulais être célèbre, reconnaît-il. Depuis que je suis enfant, je voulais qu’on parle de moi. Petit, j’ai dit à mon père que je serais un grand dessinateur. Je pensais être connu dans mon village, je voulais être connu dans ma capitale, puis en Afrique, puis dans le monde. » Il fréquente quelques ateliers avant de s’installer à son compte en 1975 dans la commune de Ngiri-Ngiri. Ses enseignes publicitaires et cachets font fureur. Très vite, il développe ses propres sujets. Artiste ou artisan, peu lui chaut. « On me dit : attention ! Tu vas devenir artisan si tu reproduis le même sujet. Vos mots à vous Européens sont compliqués. Je me fiche des catégories. » Lui-même se définit comme « peintre journaliste », qui pointe les paradoxes de notre monde en parsemant ses toiles d’écrits. Pour ce héraut de la peinture populaire, le message doit être immédiatement compréhensible. « Populaire, ça ne veut pas dire naïf, insiste-t-il. C’est élaboré, pensé, mais ce n’est pas codé. »

Fables de la société moderne, ses toiles chroniquent les ambiguïtés de la politique congolaise – entre petits accommodements et grosses corruptions, et les ressacs du colonialisme. « Je veux interpeller les consciences qui sont partout endormies, explique-t-il. On condamne le terrorisme alors que les usines qui fabriquent les armes fonctionnent à plein régime. » Il se montre implacable envers ses compatriotes. Son tableau Un vieil enfant, évoquant le cinquantenaire de l’indépendance du Congo, représente un adulte qui refuse de quitter le ventre maternel. « On a tout pour évoluer, mais on a peur d’affronter la vie, de prendre notre destin en mains », regrette-t-il. Dans La Sagesse du savoir, il bouscule les politiques qui « appliquent ce qui leur est dicté alors qu’ils pourraient plutôt imaginer des choses ». Moraliste, l’artiste n’est jamais moralisateur. Il le sait, la satire fait habilement passer des critiques qui lui ont valu d'être arrêté à trois reprises. Aujourd’hui, il a mis un peu d’eau dans son vin. Difficile d’avoir le pinceau aiguisé quand on est gardé par des militaires… « Je ne suis pas trop libre, il y a une censure, mais j’assume », déclare-t-il.

Il est encore des sujets qu’il peut fustiger en toute liberté, notamment la religion. Ses hôtes ont droit à une vidéo construite à partir d’un ignoble discours du roi belge Léopold II aux missionnaires. Vrai ou faux, difficile à dire. Samba obtient en tout cas l’effet de sidération recherché. « Je veux que les Africains écoutent ce discours et n’aillent pas dans les églises importées », dit-il. Et d’ajouter : « Il faut que les gens comprennent qu’il ne faut pas servir d’autres maîtres, qu’ils oublient les aides venant de l’extérieur. Ce n’est que comme cela que l’Afrique pourra s’en sortir. Quand va-t-on enfin exploiter nos savoirs ? » Une formule lui hérisse d’ailleurs le poil : « artiste africain ». « Bien sûr je suis né quelque part, comme Jésus est né à Nazareth, ce qui ne l’empêche pas d’être apprécié partout. Je ne suis pas que pour les Africains. Mes sujets sont universels. » Pour autant, il ne songe guère à lever le camp. Samba le sait, l’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Sa kyrielle de femmes et d’enfants le retient aussi au bercail. Est-ce pour assurer son train de vie qu’il essore un peu trop ses sujets, déclinant des variations autour d’un même tableau ? « Le client est roi, alors je me laisse faire », botte-t-il en touche. Malgré quelques facilités, sa verve ne s’est pas épuisée. « Chéri Samba n’aura plus d’inspiration quand les journalistes n’auront plus rien à écrire. »

Source lemonde.fr


Roxana Azimi
Rédigé le Lundi 7 Septembre 2015 à 15:24 | Lu 243 fois | 0 commentaire(s)


Tags : CHÉRI SAMBA




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