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YUSEF LATEEF

Symphonie en bleu majeur

Sa musique s'est nourrie au blues, à la soul, à l'Afrique. Souffleur aventureux depuis les années 50, Yusef Lateef se laisse désormais porter par un courant classique. Les frères Belmondo se font guides et disciples


Yusef Lateef
Yusef Lateef
Lionel Belmondo est sur un nuage. La veille, il bouclait deux jours d'enregistrement avec Yusef Lateef qui se sont déroulés comme dans un rêve. «Pour moi, Yusef Lateef est un père spirituel, un maître, au même titre que Miles Davis ou John Coltrane, même s'il est moins connu du grand public. J'ai voulu le rencontrer, parce c'est un Monsieur, et qu'il n'y a qu'avec de tels gens qu'on peut apprendre.» On sait la propension toute méridionale du saxophoniste à s'enflammer, mais il ne fait aucun doute qu'il est particulièrement remué par cette rencontre avec celui qu'il qualifie de maître spirituel. L'association a pourtant de quoi surprendre. Qu'y a-t-il de commun entre un Belmondo qui n'a de cesse de mettre en évidence les multiples correspondances entre un certain classicisme jazz et une tradition française vieille d'un siècle, et un Yusef Lateef qui est avant tout connu pour avoir introduit moult instruments et modes extra-européens dans le jazz ?

S'étonner de cette rencontre, c'est oublier que Yusef Lateef a un solide bagage théorique, que depuis plus d'un quart de siècle, son intérêt pour la musique dite «savante» ne s'est jamais démenti. La rencontre coule donc de source. D'ailleurs, l'Américain ne tarit pas d'éloges sur la musique de son nouveau compagnon de jeu, qu'il appelle déjà «Brother Lionel», comme il appelait en leur temps John Coltrane ou Clark Terry «Brother John» ou «Brother Terry». Particulièrement impressionné par sa science des timbres, sa maîtrise des contrastes et son usage très poussé du contrepoint, il dit à qui veut l'entendre qu'il n'a jamais rien entendu de tel depuis qu'il est dans le métier. Et pourtant, il n'est pas tombé de la dernière pluie. C'est le moins qu'on puisse dire.

Le saxophone, par défaut
Williams Evans (c'est son nom pour l'état civil) est né à Chattanooga dans le Tennessee en 1920. Sa famille s'est installée à Detroit lorsqu'il avait cinq ans. Sa mère ne sait pas lire la musique, mais elle joue du piano à l'église locale, tandis que son père chante. A 12 ans, le petit Williams (il ne prendra le nom de Yusef Lateef que 15 ans plus tard, après s'être converti à l'Islam) désire plus que tout jouer de la trompette, mais son père n'y est pas très favorable, de peur que son fils ne développe un durillon sur les lèvres. «Par défaut, j'ai opté pour le saxophone, même si j'ai dû attendre six ans avant d'avoir de quoi me payer mon premier instrument.» Il ne le regrettera pas. Detroit est alors une des places fortes du jazz, au même titre que New York ou Kansas City. Dans cet environnement musical fertile, il fait le métier dans divers orchestres de réputation locale, puis nationale (ceux de Lucky Millinder, Hot Lips Page, Roy Eldrige, Dizzy Gillespie), tout en nouant de solides amitiés avec une multitude de jeunes gens promis comme lui aux plus belles destinées (Milt Jackson, Paul Chambers, Donald Byrd, Kenny Burrell ou encore les frères Jones, Hank, Thad et Elvin).

En 1956, dix-huit ans après ses débuts professionnels, il enregistre un premier disque en tant que leader. Jazz Mood, malgré son titre impropre, a valeur de manifeste. Comme Duke Ellington et Miles Davis, Yusef Lateef n'a en effet jamais fait mystère de son opposition au vocable «jazz». «Voici la définition que donne le dictionnaire Webster du mot jazz : "terme usuel, à connotation vulgaire, pour copuler". Ou encore : "manière d'exprimer sans grande signification". Quel rapport avec la musique ? Charlie Parker était un génie. Appeler sa musique "jazz", c'est lui faire insulte, lui refuser une partie du respect qui lui est dû. Mais en Amérique, ils s'en foutent.» Il préfère le terme «autophysiopsychic», un néologisme de son cru censé exprimer la dimension à la fois spirituelle, physique et émotionnelle de sa création (il enregistrera d'ailleurs en 1978 un disque sous ce titre).

Comme beaucoup d'autres, Lionel Belmondo a été durablement marqué par Jazz Mood, l'un des disques de la collection paternelle que son frère et lui ont le plus écouté. Sonorités exotiques, métriques inhabituelles, climats insolites et propices à la rêverieŠ «C'était très différent de tout ce qu'on écoutait à la maison. On entendait qu'il avait voyagé, qu'il s'était imprégné d'autres cultures.» La pochette de Jazz Mood tranche elle aussi singulièrement avec tout ce qui se fait à l'époque. On y voit une série d'instruments pas vraiment associés au jazz dans l'inconscient collectif : un rebab (sorte de violon traditionnel à une corde), un tambourin, des petites cymbales, une corne et un argol (flûte à double hanche dont la sonorité évoque le hautbois). «Lorsque j'ai commencé à enregistrer sous mon nom, explique Lateef, je ne voulais pas réinventer la roue à chaque nouveau disque. Je me suis donc mis à étudier le basson et tout un tas d'instruments bizarres et inusités comme l'argol, le rebab ou encore les flûtes japonaises, pour élargir ma palette sonore et mon vocabulaire musical, et ainsi me renouveler.»

Ces trouvailles sont souvent le fruit d'heureux concours de circonstances. Ainsi, c'est en aidant son père sur un marché de Detroit qu'il tombe en arrêt devant l'argol sur l'étalage d'un marchand d'épices d'origine syrienne. A la même époque, alors qu'il travaille comme ouvrier pour Chrysler, un de ses collègues de travail lui fait découvrir le rebab. Quelques années plus tôt, l'un de ses professeurs de lycée, John Cabera, celui-là même qui suggéra à son camarade de classe, Milt Jackson, de se mettre au vibraphone, l'avait poussé à étudier le hautbois. Il finira par mettre en pratique ce judicieux conseil, au point de développer un jeu unique, gorgé de blues, qui va grandement impressionner ses contemporains et contribuer à établir sa réputation de musicien atypique et excentrique. Lui n'y voit pourtant rien que de très naturel. «Le blues est une forme musicale inventée par les Afro-Américains. Comprendre et jouer le blues, pour nous, c'est presque une seconde nature. Quel que soit l'instrument que j'ai entre les mains, je joue le blues.»

Selon Lionel Belmondo, plus que son attirail d'instruments improbables, ce qui distingue Yusef Lateef de ses pairs, c'est cette farouche volonté d'aller en permanence de l'avant. «Comme Miles, il a toujours été en évolution. Certains diront qu'ils étaient en avance. Moi je ne pense pas. Ce sont les autres qui avaient du retard. Eux, ils étaient juste dans leur époque. Ce que Yusef a fait dans les années 50, c'est ce qu'il fallait faire alors. Et par la suite, il n'a jamais cessé de s'inscrire dans son époque, en utilisant tous les matériaux à disposition.»

Savoir-faire sur catalogue
Yusef Lateef a gravé de très bons disques dans les années 50 (Cry Tender à la flûte uniquement, Live At Pep's et Eastern Sounds, peut-être le plus beau disque de toute sa discographie). Mais en rejoignant la firme Atlantic en 1967, il va trouver un partenaire aventureux en la personne de son producteur Joel Dorn. Celui-ci n'est ni un musicien, ni un producteur au sens traditionnel du terme, quelqu'un qui impose sa patte sur tout ce qu'il touche, qui a un son reconnaissable entre mille, mais il déborde d'idées et se fiche comme d'une guigne des conventions en usage dans le jazz. Les deux premiers disques qu'ils enregistrent ensemble (The Complete Yusef Lateef et Blue) sont conçus comme des catalogues des multiples savoir-faire de Yusef Lateef. On y retrouve un échantillon de tout ce qui a fait sa réputation : blues au hautbois, numéro de sax hurleur, vignette impressionniste aux réminiscences orientales, rhythm'n'blues classique, etc. Les choses sérieuses commencent avec leur troisième collaboration, une évocation du Detroit de Yusef Lateef (Yusef Lateef's Detroit). Pour ce disque, Joel Dorn, qui n'a jamais caché sa volonté de faire connaître Lateef à un plus large public, veut le faire enregistrer avec un groupe de cador du groove (Bernard Purdie, Chuck Rainey, Eric Gale), alors que Yusef souhaite utiliser son groupe habituel, plus versé dans le jazz. Après moult discussions, ils conviennent de mélanger les deux groupes, auxquels on rajoute pour faire bonne mesure trois trompettes, un quatuor à cordes, une paire de conga et un ingénieur du son qui n'a jamais enregistré un disque de jazz de sa vie.

Après quelques tâtonnements bien légitimes, la sauce finit par prendre, si bien qu'au lieu du désastre annoncé, on obtient l'objet après lequel courrait Joel Dorn, un disque séduisant et facile d'accès, mais qui ne trahit en rien la personnalité de Yusef Lateef. Ce succès donne des ailes à Dorn qui, dès lors, jette en pâture au musicien des idées toujours plus folles. Qu'il lui demande de jouer par-dessus un vieux 78-tours poussiéreux ou sur un tapis de bruitages électroniques obtenus à partir des derniers gadgets en vogue (Doctor Is In And Out), qu'il construise un morceau comme une très longue montée progressive du son («Hey Jude» des Beatles sur l'album Gentle Giant) ou qu'il lui fasse enregistrer un disque en forme de long zapping sur la bande d'un poste de radio (Part Of The Search), au final c'est toujours du Yusef Lateef qu'on entend. Explication de l'intéressé : «Je n'ai jamais refusé une de ses idées, et n'ai jamais eu le moindre désaccord avec lui. On a toujours trouvé un compromis qui nous satisfaisait tous les deux. De toute façon, je ne peux pas éluder ma personnalité, mes différentes expériences, tout ce qui constitue mon existence. Ça transparaît forcément dans ce que je fais.» Tous les disques de Lateef pour Atlantic ne sont pas des chefs-d'¦uvre impérissables. Mais pris dans leur ensemble, ils donnent à voir un tableau extraordinairement complet de la richesse et de la diversité de sa personnalité.

Le naturel symphonique
En 1981, Yusef Lateef se voit proposer un poste de professeur par une université nigériane. Il accepte l'invitation et en profite pour effectuer des recherches sur la flûte de l'ethnie Fulani. Il gravera également un disque avec des percussionnistes locaux. Est-il ensuite fatigué par ce déluge de rythmes ? Toujours est-il qu'à son retour aux Etats-Unis, en 1985, il prend un virage radical et opte pour une musique dénuée de tout instrument marquant la pulsation rythmique. Ni batterie, ni percussions. Son premier album enregistré suivant ce dogme, un disque solo faisant appel largement à la technique du multipistes (Yusef Lateef's Little Symphony) est couronné disque new-age de l'année. Un malentendu de plus («J'ignore encore ce que signifie ce terme.») pour quelqu'un de décidément fâché avec les étiquettes. Cette récompense lui vaut tout de même un nouvel engagement de trois ans avec Atlantic. Arrivé au terme de ce contrat, il fonde un label, YAL. «Personne ne me proposait de contrat, donc j'ai monté mon label. Je n'avais pas vraiment le choix si je voulais continuer à publier des disques.»

Ayant coupé les ponts avec le monde du jazz - il refuse de se produire dans les clubs où l'on vend de l'alcool -, il se consacre désormais à l'élaboration d'une ¦uvre plus ambitieuse, très marquée par le travail de compositeurs contemporains tels que Ligeti, Ravel, Respighi ou Borodine. «Il m'est naturel d'écrire des concertos, des symphonies ou des suites orchestrales. C'est quelque chose que j'ai étudié. Ne pas utiliser cet enseignement, ce serait du gâchis. Je l'ai toujours fait et cela m'excite plus que jamais.» Lionel Belmondo, dont on connaît l'amour pour des compositeurs comme Ravel ou Fauré, ne pouvait y rester indifférent, d'autant que c'est en partie grâce à son aîné qu'il a découvert cet univers : «Lorsque j'ai découvert, très jeune, la musique de Yusef Lateef, c'est ce qui m'a donné envie d'écouter de la musique classique.»

En l'invitant sur leur nouveau disque, Influence, un double album, Lionel et Stéphane Belmondo ne font que boucler la boucle. Le premier CD est un prolongement direct de leur propre Hymne Au Soleil, disque aux confluents du jazz et du classique. Il contient une pièce de Lili Boulanger et quatre originaux de Lionel Belmondo et Christophe Dal Sasso, dont deux librement inspirés de pièces de Charles Tournemire. Le second disque célèbre les talents de compositeur de Yusef Lateef avec deux thèmes originaux tout spécialement écrit par lui pour l'occasion et quatre de ses thèmes les plus emblématiques réarrangés en une longue suite baptisée «Suite Overtime». A la demande de Lionel, Yusef Lateef s'est même remis au hautbois dont il n'avait pas joué depuis onze ans. Gageons qu'il en jouera sur scène en octobre prochain lorsqu'il se produira en France et en Suisse avec l'orchestre de Lionel et Stéphane.

Belmondo - Yusef Lateef, Influence (B-Flat/Discograph), sortie le 19 septembre 2005

Vibrations septembre 2005 - © Vibrations et Vincent Tarrière

Vincent Tarrière / vibrations.ch
Rédigé le Dimanche 9 Octobre 2005 à 15:18 | Lu 3164 fois | 0 commentaire(s)





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