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Une nouvelle scène africaine anime l’art contemporain

Où en est l’art africain ? Une exposition au Havre, “L’Autre Continent”, centrée sur la scène féminine, et la première foire internationale à Paris, AKAA, permettent de mesurer l’émergence nouvelle, bien qu’encore discrète, d’artistes issus du continent africain sur le marché mondial de l’art.


Malala Andrialavidrazana “Figures 1838, Atlas élémentaire” (2015)
Malala Andrialavidrazana “Figures 1838, Atlas élémentaire” (2015)
Depuis le tournant consacré en 1989 par l’exposition de Jean-Hubert Martin, Les Magiciens de la Terre, prolongée dans les années 90 par la vitalité des revues (la Revue noire) et des manifestations artistiques (la biennale de Dakar, les rencontres de Bamako et de Johannesburg…), l’autonomie et la reconnaissance de la scène africaine se sont imposées dans le champ de l’art, face à l’hégémonie occidentale. Il aura pourtant encore fallu attendre les années 2000 pour voir, au cœur de cette scène, se dégager une présence spécifiquement féminine, aujourd’hui encore timidement saluée.

Montée dans les murs anciens du très beau muséum d’Histoire naturelle du Havre, l’exposition L’Autre Continent, participe de ce mouvement amorcé depuis une quinzaine d’années permettant d’identifier un mode de production artistique, qui par-delà ses formes disséminées et ses horizons géographiques dispersés, traduit une expérience commune, conditionnée autant par l’identité de genre que par l’identité culturelle.
Même si, comme le précise la commissaire de l’exposition Camille Morineau, il ne s’agit pas d’œuvres proprement “féministes“, et même si “le parcours de ces femmes n’est pas réductible à leur genre ou à leur continent d’origine”, la pratique des artistes ici exposés se nourrit forcément de ce double ancrage identitaire. Cet ancrage ne revendique aucunement un enfermement identitaire ou une manière de définir son art à l’aune exclusive et réductrice de ces deux traits. Mais l’expérience historique propre à chacune des neuf artistes s’inscrit forcément dans une réflexion globale et contemporaine sur ce que signifie l’identité d’une femme africaine aujourd’hui. Une démarche artistique rétive à toute assignation simplificatrice mais traversée par des motifs communs.

Réinventant la forme des billets de banque, en convoquant des motifs disparates au cœur de ses images géantes évoquant la domination occidentale passée, la Malgache Malala Andrialavidrazana estime par exemple, qu’être “femme et africaine, quand on est artiste, c’est la double peine, face à l’hégémonie patriarcale et occidentale”.

Identité hybride

Zanele Muholi, courtesy of Stevenson Cape Town and Johannesburg | Zanele Muholi : Sibusiso, Cagliari, Sardinia, Italy, 2015
Zanele Muholi, courtesy of Stevenson Cape Town and Johannesburg | Zanele Muholi : Sibusiso, Cagliari, Sardinia, Italy, 2015
Originaires d’Afrique du Sud, de Madagascar, du Kenya, du Sénégal ou du Zimbabwe, les neuf artistes exposées ont pour la plupart voyagé dans le monde, pour ensuite revenir chez elles et revendiquer une identité hybride. Fatou Kandé Senghor et Seni Awa Camara vivent et travaillent au Sénégal, Ruby Onyinyechi Amanze est née au Nigeria, Mimi Cherono Ng’ok est rentrée au Kenya, son pays d’origine, Sue Williamson et Zanele Muholi font du contexte sud-africain le fondement de leur travail, Lebohang Kganye y explore son histoire familiale, Virginia Chihota est, quant à elle, originaire du Zimbabwe, tandis que Malala Andrialavidrazana a passé son enfance à Madagascar.

Sans être ouvertement militantes féministes, toutes traduisent dans la matière même de leurs œuvres réparties sur les deux étages du musée les échos des luttes des femmes dans leur pays respectif. Le féminisme africain, souvent rattaché au terme “womanism“, introduit par des auteurs comme Alice Walker ou Angela Davis, qui ont posé les bases théoriques d’une pensée féministe noire, distinctes du féminisme occidental, vibre plus ou moins explicitement dans cette exposition ouverte à tous les médiums et les styles (sculpture, peinture, vidéo, photographie…). Selon Annalisa Rimmaudo,

“la pluralité de féminismes qui enrichissent la culture africaine produit différentes approches et des formes visuelles qui
abordent autrement des thèmes solidifiés comme l’expérience de l’oppression et les stéréotypes sexuels et raciaux.”

Spécialisée de la question de l’art au féminin, comme elle l’illustra dans une exposition récente “elles@centrepompidou” et le prolonge aujourd’hui dans un vaste projet d’archives de femmes artistes Aware, Camille Morineau confie que L’Autre Continent est née de “la conjonction de deux tendances actuelles de relecture de l’histoire de l’art” : “la tendance postcoloniale, qui permet de redécouvrir des pays, des pratiques artistiques et des typologies de travail différentes, et les gender studies qui nous invitent à repenser la construction des identités de genre“.

Indexée à la réflexion postcoloniale, l’approche de Camille Morineau se rattache aussi à une nouvelle génération de musées, “moins muséums d’histoire naturelle que musées de société, comme le musée d’ethnographie de Neuchâtel et l’approche pionnière de son conservateur Jacques Hainard”.

Face aux clichés de la négritude


Les photographies de la Sud-africaine Zanele Muholi (déjà exposée aux Rencontres d’Arles) traduisent ironiquement la part d’aveuglement culturel qui persiste dans l’imaginaire occidental sur la question de la représentation des femmes africaines. Ses autoportraits majestueux, exposés sur la façade du musée, jouent avec les clichés persistants de la négritude. Outre de déconstruire les images et idées reçues, la photographe se consacre à, comme un geste complémentaire, à reconstruire et mettre en lumière la réalité de la communauté lesbienne de son pays. Son travail consiste, dit-elle, à “réécrire l’histoire visuelle queer noir et trans de l’Afrique du Sud afin de faire connaître au monde entier la manière dont nous résistons à l’ampleur des crimes de haine qui ont lieu.”

La présence discrète d’un récit politique vibre aussi dans les dessins énigmatiques de Ruby Onyinyechi Amanze, intéressée par les questions de déplacement et de translation. Des dessins remplis de figures solitaires, parfois amputées, décomposées, reconfigurées : l’idée de la perte et de la séparation transpire sous la surface délicate d’une encre noire et fébrile.

Ce travail sur la question de l’identité paraît encore plus vif et tendu dans les images émouvantes de Lebohang Kganye. Dans une série de photos pénétrantes, Ke Lefa Laka, la représentant au cœur d’une sorte d’album familial et intime, elle superpose sa trace à celle de sa mère disparue. Tel un spectre rattaché à la présence effacée de la mère, elle évoque l’impossible deuil d’une identité familiale tout en posant abstraitement l’évidence de sa matérialité physique, via le truchement d’un montage numérique. A la fois détaché et raccrochée, l’artiste figure la complexité d’un entre-deux, d’une vie fantomatique, d’une identité brisée et trouée, qui pour s’affirmer n’a d’autre choix que d’évoquer les souvenirs d’un monde affectif répudié. Surgir dans l’image, de manière floue, c’est aussi une manière de signifier que la présence au monde ne s’inscrit que dans une forme d’incertitude. A la fois corps et fantôme, à la fois dans le réel et l’oubli, la projection et le retrait. L’autre continent, c’est aussi le continent intime qui gît en soi, que l’on a perdu mais que l’on retient.

Première foire internationale

Nicola Brandt, Remembering Those Who Built This Line, Swakopmund, Namibia, 2012 ; courtesy Nicola Brandt et Guns & Rain
Nicola Brandt, Remembering Those Who Built This Line, Swakopmund, Namibia, 2012 ; courtesy Nicola Brandt et Guns & Rain
Corrélée à cette reconnaissance nouvelle encore affaiblie par une trop faible représentation dans les grandes foires internationales, la première édition parisienne de AKAA (Also Known As Africa), foire internationale d’art contemporain et de design centrée sur l’Afrique se lance ce week-end au Carreau du Temple. Fondée et dirigée par une jeune entrepreneuse franco-américaine, Victoria Mann, entourée d’un comité d’experts (Simon Njami, Elisabeth Lalouschek…), cette première foire rassemble une trentaine d’exposants, venus du monde entier, présentant les œuvres de 123 artistes, du continent africain, des diasporas, ou même parfois non africains, mais ayant tous un rapport direct avec l’Afrique au cœur de leur travail.

Constatant la demande de plus en plus forte pour l’art africain contemporain depuis une dizaine d’années, Victoria Mann espère, chaque année, “pérenniser cette plate-forme de la scène africaine contemporaine“ où se côtoient des galeries parisiennes (Dominique Fiat, Vallois, W, KO21…) et beaucoup venues d’Afrique du sud, du Maroc, d’Ethiopie, du Kenya, du Cameroun, d’Algérie, du Zimbabwe… Cette initiative fait écho à la présence de plus en plus affirmée des artistes africains dans les collections des musées européens et américains. Du 11 au 13 novembre, les visiteurs parisiens pourront mesurer la diversité d’une scène émergente, à travers les œuvres d’artistes comme El Anatsui, Pieter Hugo, Rachid Koraïchi, Barthélémy Toguo, Freddy Tsimba, Joana Choumali…


Soure Les Inrocks


L’Autre continent. Artistes, femmes, africaines
jusqu’au 31 décembre, muséum du Havre,
place du vieux marché le Havre,
du mardi au dimanche 02 35 41 37 28

AKAA, Foire internationale d’art contemporain et de design centrée sur l’Afrique,
du 11 au 13 novembre au Carreau du Temple à Paris

Par Jean-Marie Durand
Rédigé le Mardi 8 Novembre 2016 à 16:24 | Lu 373 fois | 0 commentaire(s)





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