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TIKEN JAH FAKOLY

Coup de Gueule

[...] Tiken Jah est un guerrier des temps modernes. Adepte d'un reggae militant, il a dû, il y a deux ans, prendre les chemins de l'exil, le nouveau pouvoir Ivoirien n'appréciant guère son franc parler. Direction Bamako où l'homme a réinstallé sa base et concocté un nouveau Coup de gueule[...]


TIKEN JAH FAKOLY
TIKEN JAH FAKOLY
Coup de gueule a été conçu entre Paris, Kingston et le Burkina Faso. En deux ans d'exil, vous n'avez pas mis les pieds en Côte d'Ivoire ?

Tiken Jah Fakoly : Pour y retourner, il faudrait que j'aie envie de mourir. J'y suis passé une seule fois, en rentrant par la frontière nord. J'avais envie de revoir ma mère et comme je suis accusé de soutenir les rebelles, c'était plus facile d'entrer par cette zone qui est en leurs mains.

Pourquoi le Mali comme lieu d'exil ?

Tiken Jah Fakoly : C'est un des pays d'Afrique de l'Ouest où il n'y a aucun problème politique : la liberté d'expression y est respectée, il n'y a pas de journalistes en prison, pas d'escadrons de la mort qui arrachent des gens à leur famille, le nationalisme n'y est pas exacerbé. Et puis Bamako, c'est en quelque sorte la capitale mandingue. A Bamako, je suis à la maison.

A quel moment vous êtes-vous dit que vous deviez quitter la Côte d'Ivoire ?

Tiken Jah Fakoly : Ma mère ne sait pas lire, mais le jour où on lui a rapporté un journal disant que j'étais sur la liste des escadrons de la mort, elle m'a poussé à partir. Je n'allais pas attendre de recevoir des menaces directes. J'étais une des voix qui s'élevait à chaque fois que le gouvernement outrepassait ses droits, tuait des opposants, et les autorités savaient qu'elles ne pourraient pas me récupérer. Tôt ou tard, elles se seraient forcément dit qu'il existe d'autres moyens pour faire taire des propos dissidents... On sert mieux une cause en étant vivant.

Vous jouez exclusivement du reggae. Pourquoi ?

Tiken Jah Fakoly : Le reggae est une musique de combat. C'est pour moi la seule musique qui me permette de dire ce que je pense. Etant Africain, ayant grandi en Afrique, j'ai baigné dans les musiques africaines, mais elles ne me semblaient pas appropriées pour transmettre le message que je voulais faire passer. Il paraît difficile d'émettre des propos dénonciateurs sur des musiques qui incitent trop à la danse. Quand j'ai découvert le reggae - Bob Marley, Burning Spear -, et que j'ai compris les paroles qui traitaient de l'esclavage, de l'injustice et de l'inégalité, je me suis tout de suite senti en adéquation.

Pour être entendu du plus grand nombre, en Afrique, il faut chanter en français, la langue de l'ex-colonisateur, et jouer du reggae...

Tiken Jah Fakoly : Si je chantais dans ma langue maternelle, il est certain que moins de gens me comprendraient. On chante pour que les gens nous comprennent. Malheureusement, aujourd'hui, c'est le français qui est devenu le dénominateur commun entre toutes ces régions d'Afrique de l'Ouest. Mais par ailleurs, c'est bien d'utiliser la langue de l'ex-colonisateur pour qu'il écoute, car je m'adresse aussi à lui. Chanter en français ne me pose aucun problème, cela m'est naturel. C'est une langue, pas un fusil.

Qu'est-ce que signifie pour vous être Mandingue ?

Tiken Jah Fakoly : J'en suis fier, car le mandingue est une des langues les plus parlées en Afrique de l'Ouest. Du point de vue historique, c'est également important. Avant d'être Ivoirien, je suis Mandingue. Ce sont les Français qui ont tracé les frontières de la Côte d'Ivoire et du Mali. J'ai toujours dit que si l'Afrique prend vraiment sa place dans le dialogue des nations, son atout sera sa culture, son histoire. Je suis fier de parler une langue traditionnelle et je ne pense pas que beaucoup d'Européens puissent en dire autant.

On vous compare de plus en plus à Fela.

Tiken Jah Fakoly : J'admire Fela, même s'il y a beaucoup de choses que je n'aurais pas faites comme lui. Je ne formerai jamais un parti politique, je ne me présenterai jamais aux élections. Mais par rapport à son franc-parler et à l'idée de mener un combat, je lui ressemble beaucoup.

Le morceau «Tonton America» est une critique sévère de l'aide humanitaire apportée aux pays africains.

Tiken Jah Fakoly : Les relations idéales entre le Nord et le Sud impliqueraient que chaque parti joue franc-jeu. Quand on achète une voiture française, c'est la France qui fixe les prix, mais quand la France vient acheter notre café et notre cacao, c'est encore elle qui fixe les prix. La coopération n'est pas équitable, il y a un manque de respect. La nuit, il se passe des choses, on provoque des guerres, on manigance en fonction des intérêts occidentaux, et le jour on balance des sacs de riz. Souvent, dans ses sacs, il y a des armes pour les deux partis en conflit, d'ailleurs. C'est ce que je critique dans cette chanson. Il n'y a pas de réelle politique. Les dirigeants qui font aujourd'hui que l'Afrique n'évolue pas sont encouragés par les présidents occidentaux. Certains sont au pouvoir depuis quarante ans, comme le Président du Togo par exemple, qui était l'ami de Pompidou. Pendant ce temps, la France et les Etats-Unis ont vu défiler six ou sept présidents. C'est ça notre problème. Nous sommes obligés d'accepter ce genre de situations alors qu'elles seraient inacceptables n'importe où ailleurs.

TIKEN JAH FAKOLY
TIKEN JAH FAKOLY
Quand vous dites «nous», vous parlez pour qui ?

Tiken Jah Fakoly : Nous, les Africains.

Beaucoup d'Africains pensent que le système d'aide humanitaire a créé une mentalité d'assisté en Afrique.

Tiken Jah Fakoly : C'est évident. Je dénonce ça aussi. Je m'en prends beaucoup à l'Occident, mais les premiers responsables sont nos dirigeants. Regardez ce qui se passe en Haïti : ce sont nos frères. Ils sont sur le continent américain, mais ce sont quand même des Noirs. La France envoie de l'aide, les Etats-Unis envoient de l'aide. Mais qu'est-ce qui empêche l'Union africaine de faire le tour des pays pour qu'on achète des vivres pour nos frères ? Nous ne devons pas laisser l'Occident tout faire. Chaque fois que je vois un Noir à la télé en train de se jeter sur un sac de riz, j'ai mal. Si c'était un autre pays africain qui envoyait ces secours, la situation serait complètement différente. L'Afrique devrait contribuer à sa manière, elle en a les moyens, elle possède les matières premières. Nos dirigeants se soumettent aux pays occidentaux qui en profitent. Le premier souci de Jacques Chirac ? Que les Français ne manquent pas de café. Il va donc chercher le café où il faut et quel qu'en soit le prix. De la même façon, le premier souci de Bush est le pétrole, et il fait ce qu'il faut pour que les Américains n'en manquent pas.

Comment lutter contre la corruption en Afrique, qui semble érigée en système ?

Tiken Jah Fakoly : C'est notre première maladie et tous les autres problèmes, comme la question des nationalités, viennent ensuite. Mais cette corruption vient de l'Occident. On nous a fait croire que l'Occident nous a structurés, mais c'est faux. Prenez le cas de la société mandingue. Il y avait un roi, un empereur et des classes : les griots, les forgerons, les marabouts. Chacun était à sa place et il n'y avait pas de corruption au sens où elle existe maintenant. Puis le colonisateur a commencé à donner des choses pour obtenir le pouvoir, il a cherché à acheter des gens. Reste que c'est à nous, et non à l'Occident, d'arrêter cette maladie. C'est vraiment grave. Quand il s'agit de construire une route, les entreprises occidentales se battent pour avoir le marché, et comme le budget doit être voté par le gouvernement, le président et le ministre touchent leur part pour faire «le bon choix». Je n'ai pas de solution à proposer, ma solution à moi est de dénoncer, de dire que ça existe et que ça doit cesser, et espérer un écho auprès des politiques. Il n'y a qu'eux qui puissent faire évoluer les choses. Mais il y a beaucoup à faire, et pas assez d'argent pour pourvoir changer les mentalités. Il est courant d'entendre de la part d'un policier qui t'arrête et à qui tu montres tes papiers : «Je ne veux pas de papiers, ma famille n'en mange pas.» C'est grave, mais ces gens ont plusieurs femmes, beaucoup d'enfants et un salaire de 300 francs. Ça ne suffit pas. Voilà ce qu'il faudrait changer avant de pouvoir lutter efficacement contre la corruption.

Par rapport à votre engagement, cela fait-il une différence de ne plus vivre en Côte d'Ivoire ?

Tiken Jah Fakoly : Je suis toujours aussi impliqué. Même de Bamako, je suis au courant de tout grâce à Internet, aux journalistes, aux nouvelles que je reçois de la famille, des amis. La seule différence est que j'y suis plus en sécurité qu'à Abidjan. Mais mon implication reste la même que lorsque j'ai commencé le combat, à la mort d'Houphouët Boigny. L'autre différence, c'est qu'avant de m'installer au Mali, je n'avais jamais quitté le pays que pour de courtes durées. Hors de l'Afrique, je ne connaissais que la France. Maintenant, non seulement je connais le Mali, mais je voyage beaucoup : j'ai été au Venezuela, au Brésil. Je vois d'autres réalités.

Vous êtes devenu le porte-parole de toute une génération en Afrique de l'Ouest...

Tiken Jah Fakoly : J'ai construit un studio d'enregistrement à Bamako et je veux monter une association ou une fondation pour les jeunes artistes. Pour plein de questions, ils pourront s'adresser directement à la fondation plutôt qu'à moi.

Quelle différence y a-t-il entre votre public africain et européen ?

Tiken Jah Fakoly : Quand je chante en Afrique, je sens qu'il se passe quelque chose de très fort. Je sens la ferveur dans les gestes. Les gens tremblent quand ils me voient. En France, le public vient plus pour la musique, même s'il est d'accord avec les idéaux que je véhicule. Le message n'est pas perçu avec la même force. C'est assez normal.

Elisabeth Stoudmann / Interview publiée dans Vibrations
Rédigé le Mercredi 12 Janvier 2005 à 00:00 | Lu 4771 fois | 0 commentaire(s)





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