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Rap tendance grande folle

Elles se nomment Big Freedia, Katey Red ou Sissy Nobby. Stars de la scène bounce de La Nouvelle-Orléans, elles réussissent à imposer leur style transgenre dans le milieu homophobe du hip-hop.


Un concert de Big Freedia à Austin, Texas, le 20 mars 2010 (crédit photo: CC - Flickr - Incase
Un concert de Big Freedia à Austin, Texas, le 20 mars 2010 (crédit photo: CC - Flickr - Incase
Si “rappeur homo” semble déjà un oxymore, que dire d’un rappeur homo en concert dans un bar sportif ? Ce qui semblerait inconcevable dans la plupart des villes est tout ce qu’il y a de plus ordinaire à La Nouvelle-Orléans. A minuit passé, en ce jeudi étouffant de mai, les téléviseurs à écran géant du bar Sports Vue sont tous éteints et la salle du fond mal éclairée et basse de plafond a été transformée en piste de danse. Plus de 300 personnes attendent le concert de Big Freedia, une superstar pour les fans de “bounce” – la version Nouvelle-Orléans du hip-hop. A 1 heure du matin, Freedia (prononcer “Frida”) se trouve encore à plus d’un kilomètre de là, à animer une soirée au Club Fabulous. Le lieu, cette nuit-là en tout cas, n’a de fabuleux que son décor très mardi gras, conçu et réalisé par Freedia qui, le jour, travaille comme architecte d’intérieur. Pour le reste, la foule est clairsemée, essentiellement hétéro, et apathique. Freedia s’accoude au bar, visiblement gagnée par la lassitude. Sa mèche teinte taillée en diagonale lui tombe sur l’œil et elle a un micro sans fil à la main. (Freedia, qui en impose du haut de son mètre 90 et s’habille dans un style recherché mais distinctement masculin, est un homme d’un point de vue génétique ; mais ni elle ni les gens qui la connaissent ne parlent d’elle au masculin.) Dès les premières notes de Rock Around the Clock, l’un de ses titres phares, quelques femmes s’approchent de Freedia et se présentent dos à elle, mais l’ambiance n’est pas tout à fait assez électrique pour qu’elles se mettent à danser et les hommes continuent de jouer au billard. Au bout d’un moment, Rusty Lazer, le DJ et manager de Freedia, un Blanc de 39 ans aux allures de lévrier et à la barbe poivre et sel, fait signe à Freedia qu’il est temps de partir pour la soirée suivante.

“Les filles, je suis vanné”

Tous les deux reviennent tout juste de trois concerts dans trois salles différentes à New York, avec une étape à Philadelphie sur le chemin du retour. En ce moment, Freedia se produit cinq ou six soirs par semaine, souvent plus d’une fois par nuit, et de plus en plus en dehors de La Nouvelle-Orléans.

“Les filles, je suis vanné”, lâche Rusty au volant du monospace qui les conduit au Sports Vue. “Ah bon ?” répond laconiquement Freedia. “Moi je commence tout juste à retrouver la pêche.” En voyant l’effervescence qui règne devant le Sports Vue, les accus se rechargent instantanément. Rusty Lazer gare le monospace dans le dédale des voitures stationnées sur le terre-plein central d’Elysian Fields Avenue. Avec Freedia, ils disparaissent dans la foule. Quelques minutes plus tard, la musique s’interrompt et une voix énergique hurle une brève introduction au micro.

Se produit alors une chose étonnante : la foule se divise sur-le-champ. Comme poussés par une force centrifuge, les hommes se retrouvent propulsés sur le pourtour de la salle, et la piste de danse est entièrement investie par des femmes qui entourent Freedia. Elles ne dansent pas les unes avec les autres ni les unes pour les autres. Elles dansent pour Freedia, et elles le font de la façon la plus sexuelle qui soit, le plus souvent dos à elle, penchées en avant à partir de la taille, et bougeant les hanches de haut en bas aussi vite qu’il est humainement possible, voire un peu plus. D’autres posent les mains au sol comme si elles allaient entreprendre une série de pompes et se livrent à une danse caractéristique de la bounce [“bond” en français] baptisée pussy-poppin [remuer le cul de l’avant vers l’arrière avec les mains au sol et les jambes écartées].


Freedia interprète Rock Around the Clock, qui commence par un sample du standard de Bill Haley avant de s’en écarter assez radicalement, ainsi que son vieux tube Azz Everywhere. Plutôt douce à la ville, la voix de Freedia est, sur scène, aussi profonde et aussi incitatrice que celle de Chuck D [le leader du groupe de rap Public Enemy]. Ses morceaux plus anciens avaient parfois des refrains chantés (“J’ai ce gin dans l’organisme/Quelqu’un va être ma victime”), mais dans ses chansons récentes le rythme est trop rapide pour permettre autre chose que des psalmodies brèves et répétitives. Cela n’a guère d’importance étant donné la sono médiocre du Sports Vue, qui rend les paroles inaudibles à l’exception d’une obscénité de temps à autre.

Le set de Big Freedia ne dure généralement pas plus de quatre ou cinq titres (ce qui explique qu’elle puisse en programmer deux ou trois dans une même soirée), mais l’énergie qu’elle met dans ses chansons et qui se dégage de celles-ci est stupéfiante. Vingt minutes de catharsis plus tard, c’est terminé. Freedia quitte la scène, les hommes reviennent graviter autour des femmes, et l’équilibre sexuel du Sports Vue est rétabli. “Ce que vous venez de voir”, commente Rusty Lazer avec un large sourire tandis qu’il me ramène à mon hôtel dans son monospace, “95 % de mes amis blancs ne le verront probablement jamais.”

La bounce existe depuis une vingtaine d’années. Comme la plupart des variétés de hip-hop, il s’agit de rap interprété sur un rythme samplé. Mais la bounce possède quelques caractéristiques propres qui lui confèrent une identité sonore particulière. C’est de la musique de danse, dont le rythme est rapide, sans aucun temps mort, et dont les paroles tendent moins à l’introspection ou à la vantardise que le rap, et plus à l’échange verbal avec le public. Une dynamique empruntée tout autant aux chants indiens du mardi gras qu’aux débuts du hip-hop. Beaucoup de disques de bounce, sinon la majorité, annoncent la couleur en samplant soit Rock the Beat de Derek B, soit un morceau très entraînant connu sous le nom de “Triggaman”, extrait d’un disque de 1986 des Showboys intitulé Drag Rap. Dans nombre de chansons, le public est invité à rendre hommage aux différents quartiers et cités HLM de la ville (“Bouge pour le quatrième district/Danse pour le cinquième district”), y compris ceux qui ont été rasés. Pour le reste, il est surtout question de sexe et les paroles des chansons sont si souvent obscènes qu’elles ont contribué à empêcher la bounce music de s’exporter loin de La Nouvelle-Orléans.

L’écrasante majorité des artistes de la scène bounce sont hétéros. Mais, il y a douze ans, une jeune drag-queen du nom de Katey Red avait fait scandale en s’emparant du micro dans un club phare de l’underground situé non loin de la cité Melpomène, où elle a grandi. C’est lors de cette soirée qu’un sous-genre de la bounce est né.

La culture hip-hop est l’une des plus scandaleusement homophobes des Etats-Unis. Mais La Nouvelle-Orléans fait preuve d’une tolérance légendaire à l’égard des fusions improbables, et aujourd’hui Katey Red et une poignée d’autres artistes – Big Freedia (qui a grandi à quatre pâtés de maisons de chez Katey et a débuté comme choriste de cette dernière), Sissy Nobby, Chev off the Ave, Vockah Redu – sont non seulement des piliers de la scène bounce, mais aussi ses représentantes les plus éminentes hors de La Nouvelle-Orléans.

La popularité de ce sous-genre est certainement due en partie au nom sous lequel il est connu : sissy bounce [littéralement, “bounce des pédales”]. Le terme pose cependant problème, car il n’est pas du tout du goût des artistes elles-mêmes. Non qu’elles soient hostiles au mot sissy, mais elles considèrent que c’est un manque de respect à l’égard de la bounce. Même lorsque leurs paroles sont on ne peut plus claires (“Je suis un pédé sous pression/Quand on aura fini, pose mon fric sur la commode”), elles s’empressent de faire remarquer, à juste titre, qu’elles ne font que s’inspirer de la vie quotidienne, comme n’importe quel rappeur. Elles n’ont aucune envie d’être classées dans une catégorie à part de la culture bounce ou d’en être exclues, et, de fait, ce n’est pas ce qui se passe à La Nouvelle-Orléans – même si dans le reste du pays elles sont de plus en plus engagées en raison de la nouveauté que représente leur identité sexuelle.

Alison Fensterstock, une jeune journaliste musicale de La Nouvelle-Orléans, revendique à contrecœur la paternité du terme “sissy bounce”. Alison a beaucoup fait pour promouvoir la culture bounce. Elle a beaucoup écrit sur ce thème dans des publications locales (c’est d’ailleurs dans l’une d’entre elles qu’elle a forgé l’expression fatidique) et a passé deux ans à monter une exposition retraçant l’histoire orale et photographique de la bounce et du hip-hop de La Nouvelle-Orléans, qui a voyagé dans tout le pays.

Si l’on veut situer les racines de la sissy bounce, affirme Alison Fensterstock, il faut adopter un regard vertical, et non horizontal. Traduction : plutôt que d’essayer de la situer dans le panorama actuel du hip-hop américain, il est bien plus pertinent de la voir comme une excroissance de la culture musicale néo-orléanaise, laquelle possède une longue tradition d’artistes homosexuels et travestis, qui n’étaient pas marginaux mais parfaitement intégrés dans le courant musical dominant.

“Dans les années 1940 et 1950, ils étaient très populaires, assure Alison Fensterstock. Les artistes homos ont toujours eu leur place dans la culture noire de La Nouvelle-Orléans. Sans compter qu’ici il existe une tradition du déguisement, du mime, du carnaval, de tous ces travestissements bizarres. En fait, il y a quelque chose dans cette culture de beaucoup plus souple concernant l’identité sexuelle et le travestissement. Je ne veux pas dire que la communauté noire de La Nouvelle-Orléans accepte plus facilement l’homo moyen. Mais c’est clair qu’elle accepte beaucoup mieux les homos qui mettent en avant leur homosexualité sur scène.”

Faire tourner ces artistes ou vendre leurs disques en dehors de La Nouvelle-Orléans relève cependant toujours du défi. “Ici ce sont des stars, mais elles ne parviennent pas à se faire connaître sur la scène nationale”, déplore Melvin Foley, manager de plusieurs artistes de sissy bounce. “Elles ont fait des versions expurgées de leurs chansons pour la radio, mais on n’arrive pas à convaincre les stations de les programmer. J’ai emmené Sissy Nobby et Big Freedia à New York pour rencontrer les gens d’Universal, mais on n’a pas réussi à décrocher de contrat. Ils ne voyaient pas comment ils allaient pouvoir commercialiser ça.”

“Même les murs étaient en nage”

Les rappeurs homos n’intéresseront sans doute jamais beaucoup le public essentiellement masculin du rap, mais les hommes ne constituent pas le marché “naturel” de cette musique. Le public de la sissy bounce, particulièrement demandeur et enthousiaste, est clairement et très majoritairement féminin. “La sissy bounce, c’est comme un espace sécurisé, note Alison Fensterstock. Quand Freedia ou Nobby chantent des paroles superagressives et sexuelles sur des mecs qui se comportent mal, les filles peuvent s’identifier. Cela ne veut pas dire que les filles ne puissent pas aussi aimer des morceaux plus misogynes. Mais c’est dur pour elles de reprendre en chœur des chansons qui parlent de putes et de salopes. Quand on s’identifie à Freedia, on est le sujet de cette sexualité agressive, pas l’objet.”

Même si cela peut sembler indélicat de le faire remarquer, c’est la dispersion forcée de Freedia, Katey, Nobby et de dizaines d’autres artistes de la scène bounce à la suite du cyclone Katrina, en 2005, qui a marqué un tournant dans la diffusion de ce genre musical. Elles ont dû quitter La Nouvelle-Orléans pendant des mois, pour s’exiler à Baton Rouge, Atlanta, Houston, Dallas ou ailleurs, et, gagnées par le mal du pays et impatientes de remonter sur scène, elles ont alors commencé à organiser des concerts de bounce là où elles se trouvaient.

Freedia avait trouvé des salles où se produire au Texas, mais elle a sauté sur la première occasion de rentrer chez elle. Elle se souvient : “Le premier club qui ait rouvert à La Nouvelle-Orléans, c’était le Caesar’s, et ils m’ont tout de suite appelée en me disant : ‘Allez, on te programme un soir par semaine.’ C’est comme ça qu’on a lancé les FEMA Fridays [du nom de l’Agence fédérale des situations d’urgence]. C’était le seul club ouvert en ville, et beaucoup de gens avaient reçu pas mal d’argent de dédommagement après Katrina, des chèques et tout, donc c’était du délire à l’intérieur du club – je ne crois pas qu’on reverra ça un jour.”

Le premier des trois concerts de Freedia à New York, en mai dernier, a débuté par un cours de danse bounce, ce qui montre à quel point les New-Yorkais sont peu familiers du genre. Mais “cela s’est amélioré de soir en soir, raconte Freedia. Ils mettaient tout sur Internet, ils mettaient les photos, avec des commentaires du genre : ‘Si t’étais pas à la soirée d’hier, t’as raté quelque chose.’ C’est monté en puissance et le dernier soir” – à l’occasion d’un festival itinérant nommé Hoodstock, organisé dans un bâtiment désaffecté du quartier Bedford-Stuyvesant, à Brooklyn – “c’était complètement hallucinant. Il y avait 500 personnes là-dedans. Tout le monde était en nage. Même les murs.”

L’espace, comme chaque fois que se produit Freedia, a rapidement été investi par les femmes de l’assistance. Rusty Lazer raconte en rigolant ce qu’il a lu sur un blog le lendemain du concert. Quelqu’un avait mis en ligne deux photos prises au cours de la soirée, accompagnées de leurs légendes. Sur la première, on voyait un groupe de femmes dansant le pussy-poppin. “Message aux hommes, disait la légende, on n’a pas besoin de vous.” La deuxième photo montrait une femme assise par terre, tandis qu’un homme couché sur le ventre devant elle mimait l’acte sexuel dans une position que l’on qualifierait traditionnellement de soumise. “Mais on aime vous avoir dans les parages”, disait la légende.

“Reculez, les mecs !”

Ce qui frappe le plus Rusty Lazer dans la dynamique de ces soirées, c’est leur côté familier. Bien avant de se lancer dans une carrière de DJ, il a été batteur dans une série de groupes de rock et il est assez âgé pour avoir connu les derniers temps du punk. Quand il a commencé à monter des concerts avec Freedia, il y a près de deux ans, et qu’il a vu des groupes de filles prendre d’assaut chaque soir la piste de danse pour exécuter un acte d’agression physique à la fois éprouvant et socialement inacceptable dans d’autres contextes, au son d’une musique ritualisée et jouée à un tempo infernal, tout cela lui a rappelé des souvenirs.

“C’est comme si le punk avait été réinventé pour les femmes, sourit-il. Je me souviens être allé à des concerts punk quand j’avais 13 ans ; on se laissait tomber depuis la scène, on plongeait dans la foule. C’était une sorte d’élan insouciant, c’était plus fort que nous. Quand les filles n’avaient pas la trouille de se retrouver là-dedans, il y avait toujours quelqu’un pour les pousser de là. Aujourd’hui, c’est exactement la même chose, mais à l’envers : les filles chassent les mecs du milieu de la piste. Elles prennent le pouvoir, purement et simplement. C’est de l’agression physique, mais qui n’est pas méchante ni malveillante. Ce n’est pas un hasard, à mon avis, si à La Nouvelle-Orléans ‘punk’est le mot d’argot pour dire ‘gay’.”

Il y a bien des femmes parmi les grands noms de la bounce. Pourtant, pour une raison ou une autre, elles n’ont jamais réussi à avoir un rapport aussi immédiat et aussi instinctif avec un public de femmes hétéros. Le fait que la ronde désinhibée de croupes remuantes soit centrée sur une Freedia ou une Katey ne la désexualise pas pour autant, loin de là, mais semble en revanche la rendre moins menaçante.

“Les filles adorent les rappeurs gays, parce qu’elles se sentent plus en sécurité avec eux, analyse Rusty Lazer. Vous pouvez vous mettre devant la scène, vous pouvez danser pour Freedia, mais en même temps, si quelqu’un s’approche de vous et vient vous emmerder, Freedia sera la première…” “… à défendre la fille, acquiesce l’intéressée. J’ai vécu cette situation pas plus tard que mardi au Caesar’s. J’avais genre 20 filles en cercle autour de moi, qui se trémoussaient grave. Et les mecs ont commencé à les encercler comme dans une cage. J’ai fait : ‘Stop, DJ, arrête la musique.’ J’ai dit : ‘Reculez, les mecs, laissez-moi 15 mètres, j’ai besoin que mes filles dansent là où je peux les voir et les contrôler.’ Donc, tous les mecs ont reculé, mais il y en a un qui a essayé de poser ses mains sur une fille. J’ai fait arrêter la musique de nouveau et j’ai dit : ‘Mec, pas question que tu touches à mes filles parce que, après, tous les mecs vont croire qu’ils peuvent faire pareil.’”

A ce stade de l’anecdote, Rusty Lazer est presque plié en deux de rire. “S’ils pensent pouvoir s’aventurer sur ce terrain-là, prévient Freedia, moi aussi je vais m’y aventurer avec eux. Si vous me cherchez, vous allez me trouver. N’oubliez pas que c’est moi qui tiens le micro et que je suis en position de force à ce moment-là.” “Sans compter que t’es balèze”, ajoute Rusty Lazer, lui-même plutôt petit. “Et que je suis un mec”, complète Freedia.

Source: http://www.courrierinternational.com

Jonathan Dee/The New York Times
Rédigé le Jeudi 28 Octobre 2010 à 10:26 | Lu 568 fois | 0 commentaire(s)





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