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Papa Wemba

Le chant du coq

Même si nous voulons que notre plume soit originale, différente de ceux qui ont écrit sur Papa Wemba, nous osons croire qu’une seule plume ne suffirait pas à écrire et décrire l’homme et l’événement. Une seule plume ne suffirait pas pour dérouler son immense patrimoine.


Papa Wemba © DR
Papa Wemba © DR
Le chant du coq s’est arrêté ! Très peu de gens savent que le chant du coq était aussi un qualificatif donné à la voix particulière de Jules Shungu Wembadio alias Papa Wemba. Le chant du coq. Lé chant di coq, le dirions-nous mieux de l’autre côté du majestueux fleuve.
Le chant binaire du coq. Le coq chante très tôt le matin pour nous inviter au réveil. Le coq chante au crépuscule pour nous annoncer l’heure de rentrer se coucher. Papa Wemba n’a été que le coq toute sa vie, nous appelant à la vigilance, nous rappelant le temps comme une règle graduée à deux, trois ou quatre mesures. Ce qu’il nous laissa comme derniers mots au jeune journaliste qui lui posait la question de savoir d’où il tenait sa forme et toute son énergie : “huit heures pour travailler, huit heures pour dormir et huit autres heures pour accomplir d’autres activités”. Le temps, il l’a géré aussi comme un métronome pour battre la mesure de sa musique. Sa musique qu’il dirigeait à la manière d’un réel chef d’orchestre en usant correctement de ses mains. Il nous sera difficile de ne pas évoquer les jeux de main du chef du village Molokaï. Il n’avait jamais chanté sans ses mains, comme pour reprendre un autre souffle après chaque montée de sa voix de coq. Les mains vont nous permettre d’évoquer son chant, sa musique.

C’étaient ses supports dont il ne pouvait pas radicalement se changer. Fantasme aussi dans les gestes des mains. Relation mystérieuse et sensuelle entre la main et le micro porté vers la bouche pour chanter. Exaltation d’un accessoire charnel dans cet univers de beauté exubérante où il a si bien chanté la femme, les femmes, tant de femmes parmi les plus belles du monde. Le corps de la femme est présent dans la plupart des chansons de Papa Wemba et toujours très bien chanté. De la mère à l’épouse, en passant par les diverses muses qui l’ont inspiré. La plastique féminine, c’est l’écriture automatique d’une belle chanson. Et cette chanson tourne comme tourne le disque qui en résulte, autour d’un point central situé entre la réalité du corps de la femme et le fantasme du désir. La femme toute de beauté et de grâce a été la pierre philosophale vers laquelle a convergé sa chanson. (On dira de moi la même chose, que la femme toute de beauté et de grâce est la pierre philosophale vers laquelle a aussi convergé ma poésie. C’est le gros point commun entre nous deux).

Papa Wemba © DR
Papa Wemba © DR
Comme ses aînés il a donc chanté l’amour lui aussi. Cet amour qui coule comme un fleuve (bolingo lokola ebale). Cet amour qui nous manque. Pourtant nous sommes conscients qu’il suffit d’un peu d’amour pour que le Congo toutes-rives-confondues s’éveille et se réveille (wake up). Il suffit que nous aimions et que nous nous aimions pour que nous marchions ici et là d’un pas ferme vers notre développement.
Il a chanté des hommes et des femmes fertiles faits d’amour et non de haine. Il a chanté les joies simples et véritables des gens du peuple épris de paix. Il n’obéissait qu’à sa voix. Et sa voix faisait sa joie et notre joie.

Il était sur la rive gauche. Il voyait la rive droite. Et entre les deux coulait le fleuve. Le fleuve était le même. Seules les rives étaient différentes. L’une était belge. L’autre était française. Il savait les aborder différemment, car il savait qu’elles ne réagissaient pas de la même manière à sa voix, à son chant, à sa musique et à sa conception de la sape, de ce sujet existentiel dont il ne fallait pas trahir la source, l’origine, la royauté. Même s’il avait conjugué être mannequin au présent de l’indicatif, d’abord avec emphase à la première personne, puis à toutes les autres personnes, il avait fini par reconnaître, de manière officielle et publique, que la sape ne prendrait jamais place avec bonheur dans l’espace que des usurpateurs auraient décidé de lui dérober. Elle se reconnaîtrait toujours de Brazzaville, du Congo-Brazzaville, son berceau, et que le roi de la sape ne pouvait être qu’à Brazzaville ou de Brazzaville. Jetant l’œil sur le majestueux fleuve qui s’épanche dans l’océan atlantique, il était venu à Pointe-Noire, un soir, pleurer avec nous au Stade Tata Loboko, le départ du chantre de la sape, son compère Bernard Boundzéki Rapha Afara. La vie, la musique, les vêtements, c’était pour l’un et l’autre la nouvelle croix.

Il était sur la rive gauche. Il voyait la droite. Et entre les deux coulait le fleuve. Le fleuve était le même, ce grand cours d’eau qu’il définissait comme un long fleuve sans os (ebale e zanga mokuwa). Lui, sur les traces de ses aînés Joseph Kabassélé Grand Kallé et Franklin Boukaka, se jouait de cette frontière imposée, parce qu’il était convaincu que nous appartenions tous à une même histoire. Par sa musique il s’exerçait et se délectait à jouer avec les frontières, parfois à les oublier pour dire que le grand et majestueux fleuve n’était pas une barrière, mais simplement une piste, un chemin. Difficile en effet de séparer les deux peuples quand on sait qu’entre eux il y a une fraternité de plusieurs kilomètres d’une eau douce scintillant sous de longs rayons de soleil que des hommes, deux frères d’un même ventre, dessinaient comme des scarifications d’une ethnie exotique pour irradier leur Congo commun.
La légende veut que le coq qui a chanté toute la journée finisse par avoir dans la bouche un goût de sang. La légende veut que le chant du coq ne s’arrête que le jour où le coq expire et verse son sang pour servir la fête des vivants, la fête de ceux qui sont restés.




Papa Wemba © DR
Papa Wemba © DR
C’est ce qui s’est passé. Son départ fut l’occasion d’une grande fête. Obsèques nationales. Et même africaines. Pourquoi cela ? est-on en droit de se demander. Les départs du Grand Maître Franco et du Seigneur Rochereau Ley (ces deux grands maîtres incontestés et incontestables de la rumba congolaise) n’ont pas été ainsi fêtés. Alors, à mon habitude et selon la culture de mon village qui pousse les gens à aiguiser leur curiosité et à toujours gratter sur les événements et les phénomènes pour voir ce qui se cache derrière ou dessous, j’ai compris qu’il y avait doubles funérailles dans la contrée des Batétélas (une des innombrables ethnies de la République démocratique du Congo). Le Congo et l’Afrique fêtaient ainsi publiquement en 2016 à Kinshasa sous le règne du fils Kabila les obsèques et les funérailles d’un autre grand fils Moutétéla dont ils n’avaient pas pu fêter le départ un 16 janvier 1961, j’ai cité Patrice Émery Lumumba. Comme pour se rattraper. Il n’est jamais trop tard. Et mieux vaut tard que jamais. Pas de hasard pour ceux qui s’intéressent à l’histoire et à la science des nombres. Lumumba sur le champ politique (son métier) loin de sa chère Pauline pour laquelle il était pourtant revenu et Papa Wemba sur le champ de la musique (son métier) loin de sa chère Amazone. Les deux hommes avaient en commun la sublime idée de ne pas décrocher avec leur peuple.

Lui qui s’était permis dans l’Afrisa du Seigneur Ley de vénérer ses lèvres roses en chanson (na kumisa lèvres roses na ngai na nzembo Yawé) a tiré sa révérence. Lui qui avait compris la justesse des paroles de Jésus (Laissez venir à moi les petits enfants), s’en est allé, s’en est retourné vers le Seigneur dont il aurait vu le visage auparavant (elongi ya Jésus) heureusement, un jour au beau milieu de l’enfer et au plus profond des abysses carcéraux. Avec sa voix d’enfant, à défaut de ne pouvoir redevenir enfant, il s’en est allé vers le Maître et Seigneur Jésus.
Sur les traces des anciens Kallé, Franco, Rochereau, Edo, Célio, Simaro, Mangwana, il a perpétué le caractère international de la rumba congolaise, avec l’aide des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Il l’a même chantée en anglais (Fa fa fa fa sad song, Wake up, Show me the way). Il l’a aussi chantée en espagnol (Mi amor). Il l’a souvent rechantée en Français aussi, même si Koffi Olomidé a pu oser, devant lui, s’ériger en maître d’école pour lui faire répéter ce beau vers viens dans mes bras, dans mes bras, alors que Petit Rossi lui s’entêtait à garder ses longues et profondes racines de la rive belge en disant du mieux qu’il le pouvait et dans les limites de ses capacités : viens da meu bras ah ah viens da meu bras.

Qui mieux que lui a pu servir de charnière entre la génération des anciens (African Jazz, OK Jazz, Bantous, Afrisa, etc.) et les jeunes ? Qui mieux que lui véritable maître d’école, a osé dire à certains jeunes qu’ils n’étaient pas des musiciens mais simplement des D.Js, tellement qu’ils dénaturaient la musique par leurs sons distordus embourbés dans une cacophonie musicale d’une qualité textuelle douteuse (cf. interview un jour à l’émission Célébrités sur la chaîne D.R.T.V. de Brazzaville), car de leur so-called musique, il ne sortait que des mots pâles qu’ils avaient du mal à placer dans un réel contexte approprié.
Pour lui chanter était agréable. Même pour ceux qui l’écoutaient. Sa voix se libérait. Comme à un exercice de gymnastique. Quand il chantait, il oubliait tout, tout ce qu’il avait appris de la vie, jusqu’à ce que la mort, comme un voleur, puisse venir nous l’arracher.
Il apparaissait de sa musique que tout ce beau travail qu’il faisait comme un boulot de soldat était une obsession, qu’il ne craignait pas de mourir et tant qu’il faisait son job, rien de fâcheux ne pourrait lui arriver. Hélas ! Moto a ko kana N’Zambe a ko sukisa ! L’homme propose, Dieu dispose.
Il ne pouvait vivre sans la musique. La musique l’avait abondamment nourri et lui avait offert toutes ses métamorphoses horizontales et verticales.
Son visage restera une empreinte, une marque, un souvenir qui nous conduira à toutes ses belles chansons en plusieurs couleurs, dans son vaste répertoire composé de thèmes divers.

Le chant du coq s’est paradoxalement arrêté vers cinq heures ce matin-là du 24 avril 2016 à Abidjan en terre africaine. Et ce chant du coq, est-il fini ou n’est-il pas encore fini ? L’esprit de sa musique soufflera toujours sur nous et nous emportera toujours dans des tourbillons. Mais le grand Congo (c’est-à-dire les deux morceaux épars réunis) s’en relèvera toujours pour un nouveau souffle de rumba, nous osons espérer. Ainsi l’homme qui était un avec son chant se ressuscitera à lui-même. Dans la nuit de la fosse où il est enfermé pour une méditation plus profonde et une sérénité de son esprit, il est devenu et il deviendra séculaire, voire millénaire. Et pourquoi pas immortel et éternel.



Georges Mavouba-Sokate est écrivain et professeur d’anglais à la retraite, il a enseigné au lycée de la révolution à Brazzaville, au lycée Victor Augagneur à Pointe-Noire. Georges a notamment travaillé avec les société pétrolière tel que : Amoco, Walter International, Nomeco et Congorep. Il est aussi membre du salon littéraire Jean Baptiste Tati-Loutard et du cercle de réflexion propositions initiatives (CRPI) à Pointe-Noire. Georges a publié en 2000 un recueil de poésie «Mal de mer à vingt ans». En 2010 il publie «Sous les piliers de Wharf», une promenade romantique et poétique… en 2015 sort «Et que le les ténèbres soient» un receuil de poésie.

Par Georges Mavouba-Sokate / Basango.info
Rédigé le Vendredi 12 Août 2016 à 09:39 | Lu 478 fois | 0 commentaire(s)






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