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LE NOUVEAU TONI MORRISON

Péchés originels


Toni Morrison
Toni Morrison
Toni Morrison a déjà donné le titre Paradis à l’un de ses romans. Il aurait pourtant convenu parfaitement à son nouveau livre, A Mercy*, dans lequel elle se révèle une nouvelle fois une héritière lucide de la tradition américaine du roman pastoral, même si elle la critique implicitement. Dans A Mercy, un cultivateur américain du XVIIe siècle fait fortune grâce au commerce du rhum et se construit une gigantesque demeure dont l’extravagant portail en fer forgé est orné de deux serpents en cuivre. L’homme, Jacob Vaark, est persuadé de créer le paradis sur terre, mais Lina, sa servante amérindienne, à qui le contact forcé avec le presbytérianisme a fort à propos appris une métaphore judéo-chrétienne, a le sentiment d’“entrer dans le monde des damnés”.

Dans cet éden américain, on a deux péchés originels pour le prix d’un – l’extermination quasi totale de la population autochtone et l’importation d’esclaves d’Afrique –, et les vrais serpents ne sont pas difficiles à déceler : ce sont ces êtres que Lina appelle “les Europes”, des hommes dont la peau “blanchie” laisse penser qu’ils sont “malades ou morts”, et qui ont fait don aux païens de la variole et d’une version austère du christianisme, doté d’“un dieu terne et sans imagination”. Jacob est ce qui se rapproche le plus d’un Européen bienveillant. Bien que trois femmes asservies (une Amérindienne, une Africaine et une autre “un peu hybride”) l’aident à tenir sa ferme, il refuse de pratiquer la traite d’esclaves. En fait, la mère de la jeune Africaine a insisté pour qu’il prenne sa fille parce qu’elle risquait de tomber entre de pires mains et qu’il avait l’air “humain”. Pourtant, l’argent de Jacob n’est pas moins sale que s’il avait lui-même manié le fouet : sa fortune provient d’esclaves qu’il n’a pas besoin de côtoyer, puisqu’ils travaillent dans des plantations de canne à sucre à la Barbade. Et la maison grotesque qu’il bâtit avec cet argent finira mal. Elle coûte la vie à cinquante arbres (coupés, comme le fait remarquer Lina, “sans qu’on leur ait demandé la permission”) et à sa propre fille, et il ne la verra jamais achevée.

Certains des colons blancs sont certes des évadés de l’enfer : la femme de Jacob, Rebekka, qu’il a “importée” de Londres sans même l’avoir vue, est hantée par le souvenir de pendaisons et d’écartèlements sur la place publique. L’Amérique, pense-t-elle, peut difficilement être pire. Mais même la relativement bienveillante Rebekka et le relativement humain Jacob ont cette odeur européenne de soufre qui leur colle à la peau et qui empuantit les lieux. Un sachem indien diagnostique leur maladie : “Ils ont rompu avec l’âme de la terre et exigé d’en acheter le sol et, comme tous les orphelins, ils se sont montrés insatiables. Leur destin était de croquer le monde et de recracher une horreur qui détruirait tous les peuples premiers.” Cela ressemble à du baratin politiquement correct, et même Lina doute que tous les Européens soient mauvais. Mais le sachem n’a pas entièrement tort.

A Mercy n’a ni la passion de Beloved ni l’ingéniosité de Love. Mais jamais Toni Morrison n’avait creusé aussi profond dans l’histoire américaine, jusqu’à une époque où le Sud venait d’adopter des lois qui “séparaient et protégeaient tous les Blancs de tous les autres à jamais” et où le Nord s’était mis à persécuter les personnes accusées de sorcellerie. Les postcolonialistes et les féministes, voire les écologistes et les marxistes, voudront peut-être reprendre A Mercy à leur compte, mais ils devraient le faire avec prudence, car Morrison pourrait s’avérer trop multidimensionnelle pour eux. Hormis un négrier portugais visqueux, et encore, aucun personnage du roman n’est entièrement mauvais. Et ceux auxquels on s’attache ne sont pas non plus des saints. Lina pleure la mort des arbres, mais elle n’hésite pas à noyer un nouveau-né, non pas, comme dans Beloved, pour lui éviter une vie de servitude, mais parce qu’elle trouve que la mère de l’enfant (la fille “un peu hybride”) a déjà porté suffisamment la poisse à la ferme de Jacob. Tout le monde, dans A Mercy, est traumatisé. Quelques-uns trouvent de temps en temps la force d’agir par amour, ou du moins par pitié – c’est-à-dire lorsque ceux qui ont le pouvoir de faire du mal décident de ne pas l’exercer.

Le paysage de A Mercy est plein à la fois de beauté et d’horreur. Mais pour les personnages, la nature importe peu. Ils doivent juste l’accepter ou la redouter, comme les gens avec lesquels ils sont obligés de vivre. Dans cette dernière version en date de la pastorale, il n’y a que la pitié ou son absence qui font du paysage américain un éden ou un enfer, et les portes du paradis s’ouvrent dans les deux sens en même temps.

Ed. Alfred A. Knopf, New York, 2008. A paraître en avril 2009 chez Christian Bourgois sous le titre Le Don.


source http://www.courrierinternational.com

David Gates / The New York Times
Rédigé le Mercredi 10 Décembre 2008 à 17:58 | Lu 1470 fois | 0 commentaire(s)






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