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Koyo Kouoh

Ambitieuse et influente


Koyo Kouoh © DR
Koyo Kouoh © DR
« Koyo Kouoh, il faudrait la cloner ! » C’est Rose Issa, galeriste londonienne invitée à une table ronde sur la foire 1:54 qui le dit. On comprend ce cri du cœur tant la fondatrice du centre d’art RAW Material Company, à Dakar, parvient à déplacer des montagnes. Son aura n’est pas étrangère au succès du salon londonien dont elle anime le forum. « Elle arrive à obtenir tout ce qu’elle veut. Son pouvoir de conviction est incroyable », insiste la galeriste parisienne Imane Farès.

Intimidante et altière, avec ces yeux mordorés qui scrutent et enjôlent son interlocuteur, cette Camerounaise n’est pas sans rappeler son confrère et mentor Simon Njami : même sens de la séduction, même goût de la confrontation. Même snobisme rajoutent ses proches. « Elle a besoin d’occuper le terrain, d’accrocher la lumière », murmurent-ils. Qu’importe les jaloux. Cette polyglotte irradie d’une aura naturelle qui lui permet de collaborer en 2007 et en 2012 à la prestigieuse Documenta de Cassel ou d’organiser pendant l’été 2015 une exposition sur le cinéma africain à l’ère soviétique au Garage à Moscou.

L’ambition, Koyo Kouoh l’a dans le sang. Tout comme la résilience, héritée d’une grand-mère qui n’a jamais chômé. « J’ai vécu dans un monde de femmes indépendantes », précise-t-elle. Pour gagner cette indépendance, ses parents la destinent aux filières habituelles de l’ascenseur social : droit, économie ou médecine. Elle opte sans conviction pour l’économie, qu’elle étudie à Zurich, où sa famille s’établit alors qu’elle n’a que 13 ans. Elle travaillera un temps dans la sphère bancaire avant que l’art ne la rattrape par le biais d’abord de la littérature. Elle biberonne au lait de l’écrivaine noire américaine Toni Morrison, tangue à la lecture du Baobab fou de l’auteure sénégalaise Ken Bugul. L’Africanité la rattrape.

« Quand je suis arrivée en Suisse, je ne ressentais pas de choc. Tu ne veux pas être différent, tu fais tout pour appartenir à une société, confie-t-elle, en admettant n’avoir jamais souffert de racisme en Suisse. Il y a un temps de fermentation. Le choc n’est venu que sept ans plus tard. Je me suis rendu compte que j’étais Africaine et noire. Je me retrouvais dans un spectacle où je n’étais pas exclue, mais où je n’avais pas de rôle. » C’est alors qu’elle ressent « une faim d’Afrique ».
En 1995, elle part à Dakar pour interviewer le cinéaste sénégalais Ousmane Sembène. Séduite par la ville, elle décide de s’y installer un an plus tard.
« Retourner au Cameroun, je trouvais ça redondant, explique-t-elle. Le Sénégal était plus cosmopolite. L’islam m’intéressait aussi. » Elle s’ancre dans le continent, se nourrit de l’inconscient africain. Une fois sevrée, la voilà prête à transmettre ses idées. De 1998 à 2002, elle coordonne le programme culturel de l’Institut de Gorée, devient co-commissaire des Rencontres de Bamako en 2001 et 2003 et collabore à la Biennale de Dakar.

Son fait d’armes ? La création en 2008 du centre d’art RAW Material Company. Un libellé qui ne sonne pas très arty. « Je voulais que le nom même fasse poser des questions, sourit-elle. C’était très important pour moi de brouiller les pistes, qu’il n’y ait pas le mot Afrique dedans mais qu’on y trouve un mot africain. Raw signifie brut en anglais, mais en wolof cela veut dire pionnier. C’était tout aussi important qu’il n’y ait pas le mot art. » Company enfin renvoie à la fois à l’idée du collectif et de l’entreprenariat. Ce lieu à la fois d’exposition, de pensée et de débat, ne se claquemure pas dans des sujets faciles ou populaires.
« Ce qui est important, c’est qu’elle agit sur le continent, souligne la curatrice Marie-Ann Yemsi. Elle y traite des questions de genre, de féminisme, ce qui pour nous paraît acquis ou galvaudé et ce qui l’est moins dans son contexte. » Au moment de la Biennale de Dakar en 2014, le centre se voit contraint de fermer provisoirement ses portes suite au branle-bas de combat suscité par une exposition sur l’homosexualité. Ces incidents, pas plus qu’une certaine inertie ambiante n’ont entamé son énergie. Pour peaufiner son programme des cinq ans à venir, Koyo Kouoh a fermé le lieu au public pour une année sabbatique.
Bien qu’elle vive partiellement à Bâle en Suisse, et qu’elle orchestre des expositions aux quatre coins du monde, elle n’a guère l’intention de renoncer à l’Afrique. « C’est impossible, l’Afrique c’est mon moteur, c’est ce qui m’épanouit. Les gens disent qu’il n’y a pas assez en Afrique ? Il n’y a que de trop ! C’est tellement riche qu’on ne la saisit jamais totalement », insiste-t-elle.
Et d’ajouter, intarissable : « Il faut arrêter d’avoir une image dépréciée de nous-mêmes. Il n’y a rien de diminutif dans l’adjectif africain. L’Europe et l’Amérique, on s’y cogne pendant des années et on nous dévisage avant de nous laisser entrer. Je me fiche qu’on me laisse être ou pas à leur table. Je dresse ma propre table, à eux de venir manger à la mienne. On nous dit que l’Afrique est en vogue. Elle l’est depuis cinq cents ans ! »

Source lemonde.fr

Par Roxana Azimi
Rédigé le Vendredi 20 Novembre 2015 à 11:06 | Lu 127 fois | 0 commentaire(s)


Tags : Koyo Kouoh




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