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Jean Malonga

La Légende de M’Foumou ma Mazono ou l’Afrique précoloniale revisitée

Jean Malonga[1] est né en 1903 et 1907 au Congo-Brazzaville. Après l’enseignement traditionnel, il poursuit sa scolarité à la mission catholique de son village de Linzolo, puis au petit séminaire de Brazzaville. Il ne terminera pas ses études élémentaires et ne décrochera son certificat d’études primaires qu’en 1942 à l’âge de 35 ans.


La Légende de M’Pfoumou ma mazono
La Légende de M’Pfoumou ma mazono
Malonga est donc un autodidacte dans la société coloniale, société dans laquelle seule une infime minorité de colonisés est scolarisé. Mais grâce à sa première socialisation à la mission catholique et à force de persévérance, Jean Malonga finit par entrer dans l’administration coloniale à Brazzaville. Il occupera successivement les fonctions de commis aux écritures (1921), d’infirmier (1922)… En même temps, il s’engage dans l’action politique en devenant membre de la section congolaise du Rassemblement démocratique africain (RDA) et du Parti progressiste congolais (PPC) de Jean-Félix Tchicaya, père du futur poète Gérald Félix Tchicaya U’Tamsi. Avec le temps, cet homme parti de rien, deviendra rédacteur en chef du journal AEF-Nouvelles, l’organe de presse du PPC et sera élu sénateur de la France d’Outre-mer et membre du grand conseil de l’Afrique équatoriale française (AEF). Parallèlement à l’ensemble de ces activités, Malonga trouve encore le courage d’écrire des fictions. Ainsi il est l’auteur notamment de la Légende de M’Pfoumou ma mazono (1954).

Si l’Afrique demeure et doit demeurer l’horizon de référence positive de tout intellectuel qui s’en réclame, elle a toujours été au centre des préoccupations de nombreux écrivains continentaux et de la diaspora. Parmi eux, Jean Malonga, écrivain congolais de l’ère coloniale et postcoloniale, ère pendant laquelle il a publié de nombreux écrits dont nous ne retenons qu’un livre, à savoir la Légende de M’Pfoumou ma Mazono (1954). L’intérêt de ce roman est multiple : d’abord, il est écrit par un écrivain originaire du Congo-Brazzaville, ce qui est rare pour l’époque en raison notamment de la faiblesse des structures scolaires de cette colonie ; ensuite, il met en scène l’Afrique précoloniale et évoque entre autres le statut de l’esclavage dans cette Afrique qui commence à faire face à la violence internationale. Il peut également constituer une clé d’entrée, certes fictionnelle, dans l’histoire d’une certaine Afrique précoloniale. Ainsi dans son roman, publié chez Présence Africaine en 1954 grâce à la générosité de Alioune Diop, Malonga essaie de faire voir la complexité de l’organisation politique de l’Afrique, une Afrique à laquelle il a toujours été enraciné comme le prouve sa biographie.

En effet, le clan N’Tsembo et le clan N’Tsoundi décident d’unir leurs enfants pour consolider leur alliance politique. Conformément à la tradition des ancêtres, Hakoula N’Tsoundi se marie à Bitouala, neveu du chef Mi N’Tsembo, seigneur de Kadi-Kadi. En raison de sa jeunesse, Hakoula se donne à d’autres hommes parmi lesquels se trouve le jeune esclave Bizenga.

Grand musicien, excellent danseur, [Bizenga] a une voix inimitable. Comme on devait s’y attendre, Hakoula ne peut résister à l’envie de se faire un adorateur de plus en la personne du petit esclave à qui elle donne facilement ses faveurs. La bouillante fille de M’Polo a oublié son rang social au bénéfice de ses sens. La reine est descendue de son trône pour se jeter aux pieds de l’esclave. Révolutionnaire en son genre, elle a brisé la barrière qui sépare l’homme-né de l’homme-acquis[2].

Après avoir longtemps fermé les yeux sur les écarts de sa jeune femme, Bitouala finit par prendre conscience de la situation. Il surprend son épouse avec son amant esclave. Pris d’une folie soudaine, le jeune prince tue Bizenga d’une balle en pleine poitrine. Apeurée, Hakoula prend la fuite et disparaît totalement de la ville. Malgré les recherches infructueuses, le clan de son époux va la réclamer chez son père Bidounga, maître de Mandzakala, en lui déclarant la guerre. Celle-ci éclate entre les deux clans. Bitouala et ses lieutenants sont capturés. Le vainqueur Bidounga se montre clément mais réclame sa fille à Mi N’Tsembo qui doit payer un butin de guerre. Ruiné, il n’y survit pas et meurt de chagrin. Son neveu Bitouala lui succède au pouvoir et devient à son tour Mi N’Tsembo. Mais le chagrin d’avoir perdu sa femme ainsi que son souvenir hante désormais son existence. Il devient inconsolable.

Après avoir erré dans la région, Hakoula finit par trouver refuge dans un lieu isolé. Sa conscience la travaille. Elle se met à regretter infiniment son action. C’est là que l’Esprit de Mazonga sa grand-mère intervient pour la protéger, elle et l’enfant qu’elle porte. Malgré ses escapades, c’est quand même l’enfant de Bitouala. Elle enfante un garçon avec lequel elle vit isolée du monde et dans le plus grand secret dans une caverne. En grandissant, son enfant «Mia Mazono» (mon passé) ainsi nommé, devient chasseur. En s’éloignant de la caverne, il rencontre deux jeunes esclavages Bileko et Boumpoutou avec lesquels se créent une grande amitié. Après avoir insisté, Mia Mazono apprend le passé de sa mère ainsi que les raisons qui l’ont conduit à se cacher ainsi. Le jeune chasseur s’offusque du rejet dont elle est victime à cause des mœurs très dures qui la condamneraient si elle devait revenir.

Pendant tout le temps consacré par Hakoula à faire sa confession, le jeune homme n’a émis aucune remarque. Seule, sa poitrine mouillée de larmes, traduit sa peine intérieure. Il souffre dans toute son âme du calvaire de sa mère et de la douleur de ce père qu’il ne reconnaît pas encore. Il revit par la pensée le drame qu’on fait revivre devant lui. Il remonte, lui aussi, bien loin dans le labyrinthe de ces lois et coutumes rigides qu’il se plaît à réfuter et veut peut-être réviser. Il se révolte que jusque-là, aucune brèche n’ait été ébauchée dans ce roc traditionnel. Tout en reconnaissant sa nécessité impérieuse dans une société coordonnée, il condamne sa rigidité. Pour lui, il voit le cas, non seulement en Juge et en Chef, mais aussi en homme qui ne peut tolérer l’injustice[3].

Ainsi, le fils prouve à sa mère ses conceptions libérales en matières coutumières. Il lui fait la promesse de lutter contre l’injustice du droit coutumier et de l’esclavage. Il invite ses amis esclaves à venir habiter avec lui et sa mère, ainsi que d’autres esclaves de la région. Nombreux sont ceux qui viennent et le surnomme Ma Mazono (l’oncle ou le patriarche). Ma Mazono assimile l’art de gouverner.

Un jour de fête, l’Esprit de feu N’Tsembo l’invite à fonder une cité près d’une rivière. Il s’y rend et fonde une cité prospère nommée N’Tsangou. Il règne l’égalité, la fraternité et la prospérité. L’esclavage n’y existe plus. Seulement les cités voisines dont celui de son père Bitouala voit d’un mauvais œil cette sorte «d’abolitionnisme» avant l’heure. Elles décident d’envoyer des émissaires pour s’informer de ce nouvel ordre que le jeune prince impose à tous. À sa visite, Bitouala et Ma Mazono se découvrent père et fils. C’est ainsi que finalement on oublie les pourparlers au profit de l’amour filial et parental. Bitouala se réconcilie avec Hakoula. La cité nouvelle organise une grande fête et y invite tous ceux qui peuvent venir. Ma Mazono est intronisé souverain sous le nom de M’Pfoumou Ma Mazono et tous les princes de la région reconnaissent sa légitimité. Mais des chefs de cités se sentent dépouillés de leurs esclaves. Ils lui déclarent la guerre qu’ils perdent. Aussi clément que ne l’était son grand-père Bidounga, Ma Mazono en fait des alliés et marient les filles de ces chefs vaincus à ses deux lieutenants anciens esclaves Bileko et Boumpoutou. Il assoie ainsi sa politique d’abolition de l’esclavage par le pacte de sang. Ses principes libéraux sont partagés aussi par son beau-père, Boueta-M’Bongo dont le territoire fait frontière avec celui des Bakongo. Kimviri de Boko, le souverain de ceux-ci voit d’un mauvais œil cette révolution interne car il veut écouler les produits acquis par l’échange d’esclaves avec les Portugais. La nouvelle politique gène donc son commerce.

Boko est la capitale de la tribu Bakongo, cousine de celle de Bissi-M’Poutou. Riverains du grand fleuve Kouangou, les Bakongo ont beaucoup d’échanges commerciaux avec les négriers portugais d’Angola et les Anglais qui sillonnent les côtes de l’océan Atlantique.
Par des chantiers détournés, d’eux seuls connus, le plus souvent par la voix fluviale, ils vont jusqu’à M’Boma, Banana, Kabinda et Sette-Kama pour les besoins de leur sordide négoce. Ils s’enorgueillissent des richesses amassées à ce trafic : fusils à pierre, poudre de chasse, tapis rouges et de Hollande, perles en verre coloré, cotonnade qu’ils échangeaient contre de l’ivoire et des esclaves, avec les régions maintenant sous l’autorité de M’Pfoumou Ma Mazono. Avec la nouvelle politique, ils voient fermer les réservoirs naturels que sont Kimboto, Louladi, Gamboma, au-delà des frontières soumises à M’Pfoumou Ma Mazono, où se ravitaillent les fournisseurs entravés maintenant par des lois rigides[4].

Mais Kimviri est militairement battu par Ma Mazono, d’où la rivalité entre les Bakongo collaborateurs des premiers négriers et les Lari termine Malonga.

On le voit, si ce roman n’est nullement un reflet d’une certaine historicité méconnue, en l’occurrence de l’Afrique, mais constitue bien une fictionnalisation qui va de pair avec la logique propre du monde littéraire, il nous permet néanmoins d’approcher la complexité du passé africain (précolonial) dans toute sa simplicité. C’est peut-être ce qui fait, entre autres, la force de l’œuvre de Malonga. Il s’agit de nous inviter à l’exploration de notre histoire en empruntant toutes les voies de la connaissance, voies qui peuvent aller de la littérature aux sciences humaines. Ainsi, nous prenons en compte la complexité de cette réalité africaine qui se manifeste notamment dans la richesse de sa philosophie que Malonga explore à sa manière.


Source Afrikara.com


[1] Pour aller plus loin, cf. Mukala Kadima-Nzuji (sld.), Jean Malonga. Écrivain congolais (1907-1985), Paris, L’Harmattan, 1994.
[2] Jean Malonga, La Légende de M’Pfoumou ma mazono, Paris, Présence Africaine, 1954, p.41.
[3] Ibid., p.90.
[4] Ibid., p.153.


Buata Malela
Rédigé le Mercredi 6 Décembre 2006 à 08:45 | Lu 2843 commentaire(s)




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