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Henri Lopes

Romancier, le diplomate excelle dans l’art des décalages


Henri Lopes
Henri Lopes
C’est un écrivain, un diplomate et un homme politique congolais. Né en 1937 à Léopoldville, futur Kinshasa, Henri Lopes a démarré son œuvre en 1972 avec Tribaliques, un recueil de nouvelles décortiqué depuis par des générations d’étudiants congolais. Aujourd’hui, elle comprend une dizaine d’ouvrages, pour l’essentiel des nouvelles et des romans de belle facture.
Marquée par les thèmes de la mémoire, de la rencontre des cultures, des troubles identitaires et du métissage, l’œuvre de Henri Lopes célèbre la vie par tous les bouts. Elle est également riche en lignes de fuite, chausse-trappes et autres jeux de miroir. Elle est enfin portée par une langue généreuse, savoureuse, soucieuse de sa portée musicale. Depuis la disparition des pairs de la trempe de Tchicaya U Tam’si, Sylvain Bemba, Sony Labou Tansi et Tati Loutard, Henri Lopes prend encore plus à cœur son rôle de doyen des lettres congolaises.
Est-ce pour cette raison qu’il a renoué avec la création littéraire après un silence d’une décennie rompu voilà trois ans par un nouveau cycle romanesque, dont Une enfant de Poto-Poto (Ed. Gallimard, 2012) serait le premier mouvement ? Ceux qui ont été séduit par Le Pleurer-Rire (1982), le plus commenté des romans de Lopes ou par Une enfant de Poto-Poto, son roman le plus intimiste, ne devraient pas bouder Le Méridional, le nouvel opus. La même gouaille, la même candeur pour planter le décor ou pour harponner son lecteur :

« Les étrangers s’étonnaient de notre insouciance. Les malheureux n’avaient pas compris que si, au Congo, on danse pour courtiser, pour célébrer la lune, la moisson, le nouveau-né, le mariage, on danse aussi pour exprimer sa tristesse. On danse pour prier. On danse pour pleurer ses morts. On danse pour se recréer, on danse pour dire sa mélancolie. Selon la manière dont on remue sa ceinture, la rumba exprime la joie ou le chagrin. »


Le Méridional n’est pas une énième intrigue policière sur le milieu mafieux marseillais ou corse. Il se chauffe d’un tout autre bois même si une intrigue de nature policière et scabreuse est présente dans les replis de ce roman s’étirant entre Brazzaville, la maison d’arrêt de La Roche-sur-Yon et l’île de Noirmoutier. Qui avait dit que le roman africain devrait se cantonner à la savane ou aux faubourgs du continent, de Tanger au Cap ?
Notre chercheur d’Afrique, on le sait, peut tout se permettre. Nous voilà, dès les premières phrases, dérivant dans les limbes du passé. Un passé pas si lointain, et à pas reconnaissable :
« Le Quartier Latin a perdu son latin. Fast-foods, magasins de fringues, salles de cinéma X ont remplacé mes anciens repaires : Capoulade, Le Maheu, le Dupont Latin où, avec la complicité des serveurs, je m’installais des journées entières, un fond de tasse de café refroidi sur la table. »

En vieux briscard, Henri Lopes se joue de nos attentes, opérant une série de décalages. Décalage dans l’espace d’abord, Le Méridional se déroule, pour l’essentiel, sur l’île de Noirmoutier et sur la côte vendéenne, fréquentées par l’auteur de ses lignes dans une autre vie.
Décalage dans le temps ensuite, le récit fait retour sur une page de l’histoire congolaise. Le prétexte est tout trouvé : c’est à Noirmoutier que notre narrateur, chercheur universitaire de son état, met la dernière main sur un ouvrage historique sur les soldats noirs dans les guerres européennes. Avant lui, le héros du roman, Gaspard Libongo, un ancien révolutionnaire au passé obscur, a choisi ce coin de France pour se faire oublier.
Entre les deux hommes et les autochtones, tout est bluff et mystère. Nous n’en dirons pas davantage. Henri Lopes n’aime rien moins que ces ambiances où tout est vrai et faux à la fois. Le Méridional est, redisons-le, un roman réussi.

Source lemonde.fr


Abdourahman A. Waberi est né en 1965 dans l’actuelle République de Djibouti. Il vit entre Paris et les États-Unis, où il a enseigné les littératures francophones aux Claremont Colleges (Californie). Il est aujourd’hui professeur à George Washington University, et auteur entre autres de « Aux États-Unis d’Afrique » (JCLattès, 2006). Il vient de publier « La Divine Chanson » (Zulma, 2015)

Par Abdourahman Waberi
Rédigé le Mercredi 13 Mai 2015 à 14:14 | Lu 735 fois | 0 commentaire(s)






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