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Georges MAVOUBA-SOKATE

Je me souviens de l'Indépendance

Je ne me prononcerai pas sur le chemin parcouru cinquante ans après comme le feraient les économistes, les historiens et d'autres intellectuels. C'est une vaste entreprise. Je peindrai juste quelques souvenirs sur quelques années de notre histoire.
L'indépendance, même donnée, fut un feu entre nos mains. Nous étions encore à l'école primaire lorsque nous apprîmes que la république fut proclamée un 28 novembre 1958.


Georges MAVOUBA-SOKATE
En février 1959, un premier feu éclata sur le chemin de l'indépendance. C'est l'anomalie originelle. Nous commencions à apprendre que le pays était divisé entre un nord et un sud. Où commençait le nord ? Où commençait le sud ? En géographie, nous apprenions déjà les points cardinaux. Notre pays semblait si petit, si mince et si filiforme que nous avions du mal à lui coller un est et un ouest. Il n'y avait donc de place que pour le nord et le sud. Et ces orientations se faisaient à partir de Brazzaville. Le nord commençait sur l'autre rive, de l'autre côté et au-delà de la petite rivière que nous appelons la tsiémé. Sur le grand fleuve Congo, nos parents situaient le nord à partir de M'Pila ou du port de Yoro, jusqu'au-delà, jusqu'aux dernières localités de la Likouala et de la Sangha.

Cette première guerre nous fit peur. Était-ce cela l'indépendance si cela devenait dangereux d'afficher sa couleur politique ou son identité communautaire ? Nous venions à peine d'entrer dans la vie que nous fûmes frappés par cette fracture sociale. Les militants, activistes, combattants et guerriers des partis belligérants rivalisaient de métaphores et d'allégories dans leurs chants de campagne ou de guerre. Les militants de l'abbé Fulbert Youlou chantaient :
Monsieur l'abbé mundele ndombi e mama
Monsieur l'abbé c'est un blanc noir

Ceux de Jacques Opangault aussi trépignaient et chantaient :
Soso a mini ngando obia
Ngando a yibi ciment obia
Le coq a avalé le crocodile
Le crocodile a volé du ciment

Des chants engagés. D'un engagement guerrier. Nous n'y comprenions rien. Nous entendions les parents dire : nous nous préparons à avoir l'indépendance. Cela veut dire que les Blancs vont partir. Ils vont nous laisser diriger nous-mêmes notre pays. Comment cela pourrait-il être possible ? Se demandaient certains. Les Noirs n'étaient pas encore médecins, chirurgiens. Qui allait tenir nos hôpitaux ? Et de ma petite tête d'enfant, je me disais : l'indépendance-là, si c'est cette peur qu'on nous colle d'entrée de jeu, ça ne va pas être très beau. Va-t-elle nous être donnée pour semer le trouble dans le pays, et voir de pauvres populations prises entre deux feux ? Ces feux qui nous pendaient au-dessus de la tête, s'ils pouvaient continuer encore quelques mois de plus, l'indépendance allait foutre le camp. J'imaginais l'indépendance comme on imagine toutes les choses qu'on ne connaît pas et qu'on espère voir.

La guerre de 1959 ne dura pas trop longtemps. Fort heureusement.

Puis l'Indépendance arriva, un 15 août 1960. Je me rappelle. Je n'étais pas bien grand. Je la vis poindre. Il n'y avait pas comme aujourd'hui une image qui frappe bien plus que la réalité sur l'esplanade de l'hôtel de ville de Brazzaville où Malraux nous donnait notre indépendance. Avec Monsieur l'abbé Fulbert Youlou comme Président de la République et Monsieur Jacques Opangault comme Vice-Président. C'était notre première figure de la démocratie. Le Président de la République et son Vice-Président n'étaient pas du même parti.

L'enseignement était gratuit. L'école privée n'était privée que parce qu'elle appartenait à une institution privée comme l'église catholique, l'église protestante, l'église salutiste. Son opposée était l'école laïque ou l'école officielle. Ce qui n'a rien à voir avec la notion d'école privée aujourd'hui. Le milieu d'origine n'était pas un obstacle à la réussite.

Puis surgit la révolution, en août 1963. Était-ce vraiment une révolution ou simplement un hiatus de communication qui poussa Fulbert Youlou à la démission ? Nous entendions nos parents dire que c'étaient les murmures du peuple contre le train de vie arrogant des politiques qui aurait fortement choqué l'opinion et provoqué cette révolution. Loin de façonner et de consolider l'indépendance, la révolution injecta en nous ses doses de mensonges, d'intolérances, d'assassinats, de paroles insubstantielles et d'idéologies incohérentes non adaptées.

Les mathématiques agissent sur le monde physique d'une manière tellement terrible que nous n'avons pas pu voir l'influence des nombres en tant qu'entités vivantes des mondes internes. Les assertions d'un compatriote, Itouss Ibara, ésotériste ou occultiste, sont passées inaperçues. Par des nombres mathématiques, il prédisait au début des années 1990 que 1959 qui avait vu se déclencher la première guerre civile de la première ère démocratique ressemblait étrangement aux années 1990 et que par conséquent d'autres guerres civiles se déclencheraient dans l'intervalle de ces années-là. Personne ne l'a cru. Personne n'y a prêté attention. Les chiffres planétaires produisant des résultats immédiats et terribles, nous avons eu des guerres civiles à répétition : 1993, 1997, 1998. Tant de fois le Congo a fini, tant de fois il a recommencé. Aux intellectuels et aux politiques d'ouvrir l'œil pour ne pas polluer cette jolie plage aux étoiles qu'est le Congo, en ces temps de jubilé.

Depuis, nous avons grandi. Nous sommes aujourd'hui grands-parents, à la retraite. Et nous nous souvenons. Depuis, nous avons eu droit au revers du génie, c'est-à-dire à la schizophrénie, à des guerres répétées, à des gestions calamiteuses de notre pays qui a eu du mal à se relever des abysses de la précarité et de la pauvreté. Cinq décennies plus tard, que reste-t-il des premiers émois de l'indépendance au Congo ? Des espoirs non réalisés. Un peu par nos fautes. Nous poursuit la bataille de la mémoire sur les devises, les slogans et les programmes qui ne sont jamais arrivés à terme.

Notre indépendance viendra lorsque nous serons psychologiquement, culturellement et historiquement indépendants du nord qui nous impose des politiques d'ajustement structurel à durée indéterminée et qui nous fascine toujours dans cette ère de l'image.
Le peuple et les princes se sont salis les mains et les vêtements. Puissent-ils prendre une mesure de salubrité urgente pour gommer toutes ces taches sur les pages arides et stériles de notre indépendance.

Georges MAVOUBA-SOKATE
Rédigé le Samedi 18 Décembre 2010 à 14:38 | Lu 675 fois | 1 commentaire(s)






1.Posté par Lauryathe SAUGET le 01/01/2011 00:38 | Alerter
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Bonjour SOCRATE, je suis heureuse de te retrouver sur BaSango.info. Je profite de te souhaiter une bonne année 2011.
Je pense aussi que l'indépendance dépend réellement de nous, nous ne nous assumons pas assez.
Lauryathe Sauget Bikouta

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