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Deux siècles d’art afro-américain

De l’esclavage au triomphe


By William H Johnson (c.1835 – d. January 28, 1864) was a free African American, and the personal valet of Abraham Lincoln.
By William H Johnson (c.1835 – d. January 28, 1864) was a free African American, and the personal valet of Abraham Lincoln.
Organisée par le musée d’art de Philadelphie, aux Etats-Unis, l’exposition « Represent, 200 ans d’art afro-américain » est aussi frustrante que réjouissante. Frustrante car un thème aussi large méritait plus qu’un accrochage succinct de 75 œuvres puisées dans le fonds du musée. Lacunaire, celui-ci fait l’impasse sur des créateurs afro-américains majeurs, en premier lieu David Hammons.

Le parcours a beau être concis, il n’en détaille pas moins clairement les étapes de la reconnaissance des artistes noirs américains. Ces derniers ont toujours produit, dans la discrétion ou le déni, malgré les difficultés d’accès à toute formation. Chaque pièce choisie fait sens, soulève une question, étaye la démonstration. L’exposition a un grand mérite : elle fait voler en éclat les catégories, intégrant ainsi l’artisanat et l’art brut. Surtout, elle démine les stéréotypes.

Prenez le cas de David Drake, un esclave potier de Caroline du Sud. A priori, pas de quoi se pâmer devant sa jarre en grès réalisée en 1859. Mais replaçons là dans son époque, à savoir six ans avant l’abolition de l’esclavage dans l’ensemble des Etats américains. Les esclaves étaient alors privés de toute éducation. David Drake, lui, savait lire et écrire. En signant son objet du nom de « Dave », en affirmant ainsi son individualité, il risquait gros. Autre figure étonnante, celle de Bill Traylor, lui aussi né esclave. Il aurait pu rester dans un anonymat complet si à l’âge de 82 ans, il ne s’était mis à dessiner avec fébrilité sa vie passée dans les champs.

Une « authenticité » noire

Malgré quelques dénominateurs stylistiques - un goût de l’ornement et du patchwork, une musicalité de la peinture - peut-on pour autant parler d’identité artistique spécifiquement noire ? Dès les années 1920, deux intellectuels afro-américains ont débattu de la question. Pour le critique d’art George Schuyler, il n’existait pas d’art noir. « Les blancs et les noirs viennent des mêmes localités, ils parlent, pensent et agissent de la même
façon »
, écrit-il dans son essai The Negro Art Hokum (Le tissu d’absurdités de l’art noir).

Aux antipodes, l’artiste Langston Hughes soutient la thèse d’une « authenticité » noire : « Nous, jeunes artistes noirs d’aujourd’hui, nous voulons exprimer notre identité noire sans peur ni honte. Si les blancs en sont satisfaits, tant mieux. S’ils ne le sont pas, tant pis. Nous savons que nous sommes beaux. Et laids aussi. Le tam-tam pleure et le tam-tam rit. Si les gens de couleur sont contents, tant mieux. S’ils ne le sont pas, tant pis aussi. »

Une chose est sûre : ces artistes peinent à être assimilés. Dès 1891, Henry Ossawa Tanner migre en France pour fuir les humiliations racistes. Une vingtaine d’années plus tard, William Henry Johnson suit le même chemin, avant de revenir à New York à l’orée de la deuxième guerre mondiale. Malgré la Renaissance d’Harlem, mouvement de renouveau de la culture afro-américaine dans l’entre-deux-guerres, les noirs sont traités comme des citoyens de seconde zone jusqu’aux révoltes des années 1960.
En témoigne une peinture de Jacob Lawrence, représentant deux mariages mixtes. Le titre est éloquent : Tabou. Nous sommes en 1963 et de telles unions sont illégales dans 22 Etats américains…
La lutte pour les droits civiques

L’art accompagne naturellement la lutte pour les droits civiques. L’exposition ouvre d’ailleurs sur un portrait au fusain du pasteur protestant Martin Luther King, tandis qu’ailleurs une sculpture de Barbara Chase-Riboud rend hommage au militant musulman Malcom X. Certains plasticiens préfèrent rester en marge de la politique.

C’est le cas du sculpteur Martin Puryear, diplômé en 1968 de la prestigieuse Yale university. Longtemps, il refusera que son portrait soit utilisé dans les catalogues de ses expositions. Ce n’est que dans les années 1990 qu’il commence à réaliser des œuvres liées à l’histoire des noirs américains.
Son cadet, Glenn Ligon, a pris en revanche la question à bras-le-corps. En 1992, il reproduit à l’infini une phrase tirée de la pièce Les Nègres de Jean Genet : « Je suis en train de me transformer en spectre devant vos yeux et je vais vous hanter. » Un an plus tôt, sa consœur Lorna Simpson réalisait un diptyque photographique : à gauche une assiette blanche sur laquelle on peut lire : Not Good Enough (pas assez bon) ; à droite, le buste d’une femme noire, la tête tronquée avec cette inscription : But Good Enough To Serve (assez bonne pour servir).
Reste à voir si aujourd’hui une exposition dédiée à l’art afro-américain fait sens, alors que ces créateurs sont désormais plébiscités par les grands
musées et collectionneurs outre Atlantique.

La réponse se trouve non pas dans le champ de l’art mais de la société, où la discrimination est toujours à l’œuvre. La sculpture de Joyce J. Scott, réalisée en 1991 après le passage à tabac d’un noir par les forces de l’ordre à Los Angeles, reste d’actualité. Elle aurait pu tout aussi bien la faire en 2014, aux lendemains de la mort de l’adolescent Michael Brown à Ferguson (Missouri).

Source lemonde.fr

Represent : 200 years of African American Art, jusqu’au 5 avril, Philadelphia Museum of Art, www.philadelphiamuseum.org

Par Roxana Azimi
Rédigé le Mardi 31 Mars 2015 à 11:40 | Lu 519 fois | 0 commentaire(s)






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