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CHÉRI CHERIN

RANGÉ DES SAPEURS

Le peintre, vieux lion désargenté, ne rugit plus dans les fêtes de Kinshasa, mais sa peinture a gardé des crocs. Contre les pollueurs et les salisseurs.


A Kinshasa, le superlatif le dispute à l’hyperbole. Il faut en rajouter, se démarquer coûte que coûte, jusque dans les noms d’emprunt. Joseph Kikonda est ainsi devenu Chéri Cherin. « Chéri », comme celui de ces dames. « Cherin » comme « créateur hors (série) expressionniste remarquable inégalable ». Rien de moins. Les aléas de la vie et la maladie ont forcé l’artiste à plus de modestie. « Je ne tiens plus le coup », souffle-t-il alors que deux personnes l’aident à s’asseoir. Sexagénaire fatigué, Chéri Cherin a perdu de sa superbe d’ancien sapeur. Ses tableaux, eux, ont gardé leur brio.
« Je ne suis pas devenu peintre, je suis né peintre », déclare-t-il tout de go. Histoire de poser le mythe. Son père le destinait plutôt à la prêtrise. Au séminaire à Bandundu, les jésuites remarquent son talent et l’envoient à l’académie des beaux-arts de Kinshasa. Il y apprend la céramique, peaufine le dessin. Mais le jeune homme se révolte contre « l’académisme, l’expression coloniale, la liberté surveillée ». A l’enseignement corseté, il préfère une peinture populaire où « aucun sujet n’est tabou ». En 1993, il fonde l’Atelier de recherche en art populaire, qui formera des bataillons de jeunes artistes tels que Mika.

Chéri Chérin
Chéri Chérin
Pour Chéri Cherin, la peinture doit porter un message que même un enfant peut saisir. « On doit être utile à la nation, donner de l’espoir, dénoncer quand il le faut et proposer des pistes de solution », résume-t-il. Actualité, mythologie et rumeurs de la cité s’enchâssent dans ses toiles fourmillant de détails. Tout est passé au scalpel, de la religion à la politique. « La Bible est là pour endormir les gens », déclare le peintre, adepte du prédicateur Simon Kimbangu. Sceptique envers les dirigeants de son pays, il pointe la corruption des uns, l’incurie des autres. Ses titres sont éloquents : Parle menteurs des parties pourritiques ; ou encore Les Distributeurs de la démocratie. Aussi a-t-il souvent été inquiété sous le règne de Mobutu. En 1994, il fait grincer les dents lors d’un concours sur le regard de l’artiste sur le phénomène de la démocratisation. Menacé, Chéri Cherin se met au vert. Une autre toile lui vaudra des noises, Quand j’étais président ou roi des bêtes, allégorie animalière mettant en scène Mobutu en léopard, flanqué d’une cohorte d’animaux malfaisants incarnant détournement d’argent, concentration des richesses, culte de la personnalité.

Aujourd’hui immobilisé, Chéri Cherin garde le doigt sur le pouls du monde via la télévision ou Internet. Un thème le préoccupe, le réchauffement climatique. Son dernier tableau, construit en diptyque, traite d’ailleurs de la protection de l’environnement. On y repère la figure de Wangari Muta Maathai, biologiste kényane et militante écologique, qui reçut en 2004 le prix Nobel de la paix pour sa contribution au développement durable. « L’Europe a coupé les arbres, à la différence de l’Afrique, qui a sa forêt, qui est le poumon du monde, explique-t-il. Les arbres, c’est de l’argent. Demain, les Européens vont venir trouver refuge en Afrique. » Son esprit est toujours aussi critique. Mais, comme ses pairs, il se garde bien de chahuter le pouvoir en place. « Sous d’autres cieux, l’artiste est respecté, c’est un monsieur qui a sa place dans la société. Chez nous, il est marginal. Tout le monde s’en sert, mais son sort n’intéresse personne », glisse-t-il. Et d’ajouter : « Le Congolais n’a pas d’argent. Pour lui, l’œuvre est un luxe. Pour 200 dollars, il préfère acheter deux sacs de foufou. Nous sommes pauvres économiquement et intellectuellement. » Bien que las, Chéri Cherin ne perd pas espoir. Dans ses tableaux, il rêve de lendemains qui chantent, d’un Congo rutilant d’ordre et de propreté. La force de regarder demain, tel est le titre d’une œuvre qu’il vient d’achever.

Source lemonde.fr

Par Roxana Azimi
Rédigé le Lundi 7 Septembre 2015 à 15:25 | Lu 274 fois | 0 commentaire(s)






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