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Au Congo

« la violence se transmet de génération en génération »

Dans son dernier film, Révolutionnaire(s) !, le réalisateur et producteur congolais Hassim Tall Boukambou retrace l’histoire de son pays à travers celle de son grand-père, le syndicaliste Julien Boukambou, un héros de l’indépendance. « Le Congo est un laboratoire de revendications sociales en Afrique », explique-t-il, alors qu’opposition et pouvoir s’affrontent dans les rues de Brazzaville.


Hassim Tall Boukambou. CRÉDITS : DR
Hassim Tall Boukambou. CRÉDITS : DR
Vous avez consacré deux ans à réaliser votre documentaire qui revient sur l’histoire politique du Congo depuis l’indépendance. Comment analysez-vous la situation aujourd’hui, alors que l’opposition a appelé à la « désobéissance civile » ?
L’histoire a tendance à se répéter. Ce qui a fait que les gens se révoltent en 1963 contre le pouvoir, en 1991, année de la Conférence nationale qui a entériné la fin du parti unique, puis aujourd’hui en 2015, c’est la soif de justice sociale.

A Pointe-Noire, à Dolisie, à Madingou, et dans une bonne partie de Brazzaville, il y a eu des émeutes. Des jeunes gens ont fait brûler des pneus pour exprimer leur ras-le-bol, protester contre le changement de Constitution voulu par le pouvoir. C’est une première depuis les années 1990.
Toutefois, une grande partie de la population est restée chez elle. Il existe une majorité silencieuse, qui aspire au changement et à la paix. Elle ne soutient pas le pouvoir en place mais ne se reconnaît pas pour autant dans l’opposition.


Quelles sont ses revendications ?
Elles sont assez simples : accéder à l’eau potable, à l’éducation, à des emplois qui ne dépendent plus de cooptations ethniques ou politiques. Ces gens veulent aussi et surtout une redistribution plus juste de la richesse nationale. De Brazzaville aux campagnes les plus reculées, les Congolais ont conscience que leur pays est immensément riche.

La majorité de la population a moins de 25 ans et souvent déjà une famille à charge, une marmite à faire bouillir tous les soirs. Ses préoccupations n’ont rien à voir avec celles de la jeunesse occidentale. Ce sont de jeunes parents, nés au moment de la Conférence nationale de 1991, et qui n’ont pas participé à la guerre civile [juin 1997-décembre 1999]. Ils subissent une pression économique et familiale forte.

Pour le moment, la mobilisation et la « désobéissance civile » semblent encore limitées, pensez-vous que ce mouvement de contestation va s’amplifier ?
On peut croire que la mobilisation sera croissante, même si le sentiment de peur est encore très fort. Le traumatisme de la guerre civile hante toujours les esprits. Les quadragénaires, qui ont connu cette période, réfléchissent à deux fois avant de manifester. Je pense que, pour l’instant, les Congolais veulent que le président finisse son mandat dans la paix, dans le calme. Qu’il s’engage éventuellement à ne pas se représenter. Tous les chefs d’Etat congolais ont eu à partir de manière brutale. L’histoire du pays est violente. Et cette violence se transmet de génération en génération.

Comment percevez-vous cette opposition au président Denis Sassou-Nguesso, composée en partie d’anciens ministres et caciques du Parti congolais du travail (PCT, au pouvoir) ?
Cette opposition est multiforme. Beaucoup de ceux qui parlent en son nom ne sont pas crédibles aux yeux des Congolais. Les anciens ministres ou cadres du parti au pouvoir, désormais ralliés à l’opposition, inspirent une certaine méfiance, même si leurs discours, souvent populistes, traduisent le ressentiment de la majorité des jeunes.

Mais, d’un côté comme de l’autre, aucun n’apporte de pistes de réflexion et de solutions aux problèmes du peuple. Pas d’idées, pas de propositions, pas de programme. Et il y a un conflit générationnel : cette classe politique âgée, issue de l’ancien parti unique, est incapable de répondre aux demandes d’une jeunesse qui compte des diplômés sans emploi et exige une gouvernance saine.

Qu’est-ce qui a changé entre le référendum constitutionnel du 25 octobre et celui de 1979, année d’accès au pouvoir du jeune militaire Denis Sassou-Nguesso ?
Le référendum de 1979 se déroulait dans un contexte de parti unique. Mais entre 1979 et 2015, le logiciel de la classe politique a finalement peu évolué. Il faudrait faire une mise à jour. Il y a eu une dizaine de constitutions au Congo depuis la proclamation de l’indépendance le 15 août 1960. Aucune n’a été vraiment respectée. A l’issue de la Conférence nationale et des premières élections considérées comme libres et transparentes en 1992, la guerre civile a éclaté sur fond de divergences d’interprétation du texte constitutionnel. Cette crispation autour de la loi fondamentale, on la retrouve encore aujourd’hui. Or, ce que je constate, c’est qu’une élite s’est accaparé le droit de réfléchir au nom du peuple congolais. Et depuis toujours, on réfléchit et on tue au nom du peuple.

Qu’en est-il de la société civile, qui reste peu audible et dont l’influence sur le débat public semble insignifiante pour le moment ?
La société civile existe pourtant bien au Congo. Ses acteurs ont fait un travail de terrain assez remarquable pour consolider la paix à la fin des années 1990, au lendemain de la guerre civile. On compte aujourd’hui un nombre impressionnant d’associations. Toutefois rares sont celles qui se démarquent, aucune figure marquante n’a émergé.

Quant aux syndicats, qui ont joué un rôle crucial dans la lutte d’indépendance, dans les soulèvements populaires, puis lors de la Conférence nationale, ils ont été dépecés par les pouvoirs successifs. Mon grand-père, le syndicaliste Julien Boukambou, est l’un des trois leaders qui ont conduit la révolution d’août 1963. Son histoire personnelle se confond avec celle du pays. Lors de la conférence nationale, il avait d’ailleurs retracé l’histoire de ces luttes et souligné l’importance du respect du bien public. Un concept qui n’existe plus. Les syndicats aujourd’hui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes.

Après le Burkina Faso et le Burundi, avant le République démocratique du Congo et le Rwanda, où les présidents semblent vouloir changer la Constitution pour briguer un troisième mandat, l’évolution de la situation au Congo est scrutée avec attention par les pouvoirs et les opposants de la région…
Brazzaville a toujours été le reflet de ce qui se passe en Afrique. Le Congo est le premier pays à avoir connu un véritable soulèvement populaire les 13, 14, 15 août 1963, ayant entraîné la chute du président, l’abbé Fulbert Youlou. C’étaient les « Trois glorieuses ». Du jamais-vu en Afrique à cette époque. Trois ans plus tard, un soulèvement a renversé le président de la Haute-Volta [l’actuel Burkina Faso] et marqué l’arrivée au pouvoir de l’armée qui restera aux manettes jusqu’à la chute de Blaise Compaoré en octobre 2014.

Brazzaville a longtemps été une place stratégique dans le système franco-africain, un épicentre des luttes globales en Afrique dans un contexte de guerre froide, et une plaque tournante des mouvements révolutionnaires. Che Guevara y a d’ailleurs séjourné. Le Congo est, en quelque sorte, un laboratoire de revendications sociales. Et à Kinshasa, à Kigali, à Bangui, à Libreville ou ailleurs, tout le monde se demande ce qu’il va se passer à Brazzaville. Ce mouvement de contestation, encore embryonnaire, pourrait marquer un tournant africain en matière de redistribution de la richesse.

Brazzaville a longtemps été une place stratégique dans le système franco-africain, un épicentre des luttes globales en Afrique dans un contexte de guerre froide, et une plaque tournante des mouvements révolutionnaires. Che Guevara y a d’ailleurs séjourné. Le Congo est, en quelque sorte, un laboratoire de revendications sociales. Et à Kinshasa, à Kigali, à Bangui, à Libreville ou ailleurs, tout le monde se demande ce qu’il va se passer à Brazzaville. Ce mouvement de contestation, encore embryonnaire, pourrait marquer un tournant africain en matière de redistribution de la richesse.

Révolutionnaire(s) !, le dernier film documentaire de Tall Boukambou, sera projeté le 6 novembre en France aux Archives nationales, à Pierrefitte-sur-Seine. Et le 21 novembre à Brazzaville, à l’Institut français du Congo.


Source lemonde.fr

lemonde.fr
Rédigé le Jeudi 22 Octobre 2015 à 15:43 | Lu 542 fois | 0 commentaire(s)






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Vendredi 16 Décembre 2016 - 17:10 PATRICIA ESSONG

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