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Alexandre Pouchkine

NE POUR ETRE POETE

Né en Russie le 26 mai 1799 dans une famille de la noblesse russe, Alexandre Pouchkine était aussi l'arrière petit-fils d'un Africain célèbre dans l'histoire militaire et technique russe, Abraham Petrovitch Hanibal (1696-1781). De fait, bien que Russe, Pouchkine avait une partie de ses racines en Afrique noire.


Originaire d'Abyssinie

Alexandre Pouchkine
Alexandre Pouchkine
Cependant, de 1786 à 1995, le pays africain d'origine d'Hanibal a été (Arinshtein). Rotkirkh, un des premiers biographes d'Hanibal, avait écrit en 1786 qu'il était originaire d'Abyssinie. Les enfants d'Hanibal le décrivaient tout simplement comme un Nègre. En 1899, Anoutchine déclara avoir trouvé en Erythrée actuelle la ville natale d'Hanibal, précisant que ses habitants n'étaient pas des Nègres! Cette thèse distinguant les Ethiopiens dits hamites des Nègres allait influencer pendant un siècle les études de Pouchkine en Russie (Shaw).

En 1962, Nabokov remit en cause la "théorie éthiopienne" compte tenu de l'inexistence de la ville natale d'Hanibal (Logone) en Ethiopie-Erythrée. En 1986, au IXe Congrès International des Etudes Ethiopiennes qui eut lieu à Moscou, certains chercheurs étrangers participèrent à cette polémique : alors qu'un chercheur kenyan, Mosonik Arap Korir, avançait l'hypothèse qu'Hanibal était originaire de son pays, l'orientaliste anglais Richard Pankhusrt soutenait la "théorie éthiopienne" tout en reconnaissant que l'argumentation historique à la base de cette version était inexacte; quant au professeur américain J.P. Vendell, il précisait qu'Hanibal devait être "un Erythréen du groupe ethnique afar et issa" tandis que l'éminent médiéviste éthiopisant S. Tchernetsov rappelait à tous que l'origine éthiopienne d'Hanibal n'avait jamais été prouvée.

En 1989, le journaliste et chercheur russe A. Boukalov, qui avait travaillé plusieurs années en Ethiopie, attirait l'attention d'intellectuels éthiopiens - pour qui il ne faisait pas de doute que Pouchkine était d'ascendance éthiopienne - sur le fait qu'une polémique existait sur cette question en Russie. Et en 1992, N. I. Granovskaïa, éminente spécialiste de Pouchkine et d'Hanibal, continuait à s'interroger : le général noir qui devint l'arrière grand-père de Pouchkine était-il un Ethiopien ou un Nègre?

Toutes ces interrogations ne faisaient que révéler les incertitudes des savants et autres chercheurs russes : des expéditions menées en Ethiopie n'avaient en outre pas permis de confirmer la thèse éthiopienne.

C'est dans ce contexte que mes travaux qui remettent définitivement en cause la version éthiopienne et démontrent l'origine camerounaise d'Hanibal furent publiés en Russie en 1995. Ils ont déchaîné à la fois des passions conservatrices - "Nous ne voulons pas d'un Nègre comme ancêtre de Pouchkine, nous avons un Ethiopien et cela nous suffit!"- mais forcé les spécialistes russes de Pouchkine à reconnaître, premièrement, que pendant plus d'un siècle, un consensus avait existé sur une thèse mensongère (Teletova) et deuxièmement, que mes travaux sur l'origine camerounaise d'Hanibal "changaient fondamentalement [leurs] idées sur l'origine et l'enfance du célèbre bisaïeul africain de Pouchkine." (The Herald of the Russian Academy of Sciences).

Il me semble toutefois primordial que le rétablissement de la vérité historique ne devrait pas empêcher tous les Africains, qu'ils soient de l'Ethiopie ou du Cameroun, de l'Afrique du Sud ou de l'Egypte, de s'enorgueillir de l'importante contribution d'Abraham Hanibal et de sa lignée au développement technique, militaire et culturel de la Russie du XVIIIe au XXe siècle. Et de s'émerveiller de l'amour que Pouchkine portait à l'Afrique malgré les trois générations qui le séparaient d'Hanibal, son aïeul noir.

Car Pouchkine aimait l'Afrique : il a rêvé d'Afrique, chanté l'Afrique, revendiqué l'Afrique comme sa seconde patrie; il a voulu se rendre en Afrique ne fut-ce que dans son imagination. L'Afrique était sienne : je suis, aimait-il à dire souvent. A Odessa, il s'était lié d'amitié avec un Africain, Morali, entendez, le Maure Ali. Peut-être avons nous un ancêtre africain commun! , avait-il pensé.

Il s'est aussi perçu comme un Noir, un Nègre puisque ses contemporains le voyaient ainsi. Le, écrivait-il. Il se dessinait avec des traits négroïdes. "Il n'y a que moi de littérateur russe qui comptasse un nègre parmi ses ancêtres" avait-il précisé un jour.

Et puis il aimait la liberté. Il voulait la liberté pour les Noirs d'Amérique, pour les Grecs sous le joug ottoman et pour les serfs de Russie. Il était opposé au pouvoir autocratique. Il luttait pour la liberté d'opinion.

Il aimait la vie, passionnément

Comment donc les Noirs ne devraient-ils pas se sentir proches d'une telle personnalité? "Nous, les représentants du peuple noir, sommes fiers de lui, nous honorons sa mémoire, nous aimons ses grandes créations littéraires" avait dit Paul Robeson en 1949 à Moscou lors de la célébration du 150e anniversaire de la naissance de Pouchkine.

Le Figaro Littéraire (1951) rapporte : "En 1937, lorsque à Paris, était commémoré le centième anniversaire de la mort de Pouchkine, les étudiants noirs de la Sorbonne ont participé à la célébration de la mémoire du poète en invoquant le sang africain qui coulait dans ses veines. A cette occasion, le grand historien russe, professeur Milioukov, disait que les Russes ne pouvaient refuser aux Noirs de célébrer la mémoire de Pouchkine car ".

En 1926, le célèbre écrivain soviétique Maïakovski de retour d'Amérique interpella les consciences de son époque :

La revue littéraire Vokrug Sveta (Autour du monde) de la Jeunesse communiste de Léningrad confirmait douze ans plus tard les observations de Maikovski :

La définition sociale du Noir en vigueur en Amérique à l'époque de Pouchkine et bien plus tard permettait de classer le poète russe parmi les Nègres. C'est pourquoi, il n'y a pas lieu de feindre l'étonnement ou de s'offusquer lorsque certains Américains, par exemple, considèrent Pouchkine comme un Noir.

D'ailleurs, quoique né dans une Russie où les Noirs et leurs descendants n'étaient pas socialement discriminés ce qui n'est pas un moindre mérite pour les Russes de cette époque il n'en demeure pas moins que Pouchkine fut victime des préjugés défavorables aux Noirs. Toute sa vie, de multiples témoignages le confirment , Pouchkine a souffert de l'eurocentrisme européen qui prétendait que la beauté était un monopole des Blancs. Il était considéré comme laid par ses contemporains du fait de ses traits africains. Puisque les canons eurocentriques prédominants excluaient chez les Africains la notion de beauté, le jeune Pouchkine intériorisa ces préjugés défavorables aux Noirs.

Comme on le traitait de singe, il s'attribuait un profil simiesque dans ses autoportraits non pour ressembler à son bisaïeul puisqu'il n'avait probablement jamais vu le portrait d'Hanibal mais pour se conformer au profil dit négroïde tel qu'il fut imposé par la "science naturaliste européenne". Ainsi l'autoportrait pouchkinien considéré comme le plus expressif de ses traits africains négroïdes n'est autre que la reproduction pure et simple du aux traits simiesques tel que représenté dans le livre de J.J.Virey, Histoire naturelle du genre humain(1820).

Comme le souligne Boukalov (1991) dans la plus importante étude jamais consacrée à l'africanité de Pouchkine: "... le rapport que Pouchkine entretient avec son origine "africaine" et le regard de la "populace mondaine" qui considère le poète comme un représentant exotique de la "race nègre" nous semblent importants non en soi mais en ce que cette dramatique situation a influencé l'univers spirituel de Pouchkine...Il est évidemment impossible de comprendre véritablement l'intérêt de Pouchkine pour le thème africain présent dans son oeuvre et de l'expliquer si on ne prend pas en compte le moment psychologique le plus fort celui de ses origines- qui a influencé la conscience de Pouchkine et de son entourage... Les sujets africains sont présents dans l'oeuvre du poète à toutes les étapes : des vers écrits au lycée à la poésie écrite à l'âge mûr".

A l'origine du thème africain dans la littérature russe

Pouchkine
Pouchkine
Fondateur de la littérature russe moderne, Pouchkine est donc à l'origine du thème africain dans la littérature russe. Un thème qui sera repris par une multitude de poètes russes du XIXe siècle et du début de ce siècle. Ainsi Boris Kornilov, un siècle après Pouchkine, se servira de la formule pouchkinienne Mon Afrique pour intituler un grand poème dédié fraternellement à l'Afrique. La négritude de Pouchkine est devenue après sa mort un thème permanent de la poésie russe contemporaine : Tioutchev, Kuchelbecker, V. Benedictov, Ya. Polonski, Maikovski, Viazemski, B. Kornilov, K. Balmont, M. Kouzmin, B. Pasternak, A. Akhmatova, M. Tsvetaeva, V. Vassilenko, E. Bagritski, V. Nabokov, P. Antokolski, O. Kolytchev, O. Suleymenov, B. Akhmadoulina, L. Ozerov, J. Patterson...ont tous écrit un ou plusieurs poèmes sur Pouchkine "l'Africain, le Noir, le Nègre, le Mulâtre".

Si Pouchkine a inoculé son amour pour l'Afrique à certains poètes russes ultérieurs, il faut reconnaître que de loin c'est Marina Tsvetaeva qui aura exprimé avec le plus de force sa relation avec Pouchkine et le monde noir :

L'oeuvre fondatrice de Pouchkine dans le domaine de la littérature russe fait de lui un modèle pour les hommes de lettres africains. La littérature russe a gagné ses lettres de noblesse en Europe lorsque ses écrivains sont parvenus à maîtriser et à créer dans leur langue maternelle des oeuvres littéraires de qualité. Pouchkine joua dans ce processus un rôle prépondérant.

Au début du XIXe siècle, la langue russe parlée était rarement utilisée par les auteurs russes. Les élites russes se trouvaient dans une situation où elles ne pouvaient "se servir ni de la langue écrite slavonisante trop encombrée d'archaïsmes inintelligibles, ni du russe parlé, où faisaient défaut les termes abstraits. C'est pourquoi, note Paul Garde (Histoire de la littérature russe. L'époque de Pouchkine et Gogol), à la fin du XVIIIe siècle comme au début du XIXe, [la société aristocratique russe] avait recours habituellement à un troisième idiome, le français, alors langue universelle utilisée par toutes les élites européennes et qu'elle jugeait seule propre à exprimer ses idées et son mode de vie, l'un et l'autre empruntés à l'Occident". L'histoire de la langue et de la littérature russe présente un intérêt considérable pour les langues et littératures africaines en formation. La langue russe était méprisée par ...les Russes eux-mêmes. En 1802, l'historien Karamzine dénonça cette situation et s'evertua à démontrer la richesse de sa langue maternelle :

Puis s'interrogeant dans un autre article sur le faible taux d'écrivains de talent dans son pays, il donna les conseils suivants aux future écrivains :

Ces conseils ne tombèrent pas dans des oreilles de sourds. Pouchkine qui avait grandi en apprenant d'abord le français allait pourtant devenir le fondateur de la langue littéraire russe. Il écoutait sa grand-mère, sa nourrice, les paysans dans les campagnes parler le russe pour enrichir son lexique. Il inventait, fabriquait les mots ou les formait à l'aide de mots étrangers. Et la langue littéraire russe moderne fut.

En cette fin de XXe siècle, les langues africaines - excepté le remarquable exemple du kikuyu avec Ngugi Wa Thiong'o (Diogène n°184) - sont toujours à la recherche de leurs Pouchkines. Puisse cette célébration du Bicentenaire de la naissance du poète et génie national russe, Pouchkine, marquer une nouvelle étape dans l'histoire des littératures africaines.

Cet ouvrage n'aurait pas pu voir le jour sans la ferme détermination de Mme Christiane Diop directrice de la revue Présence Africaine. L'intérêt de la revue et de la maison d'édition du même nom pour la Russie ne date pas d'aujourd'hui. Déjà en 1961, Présence Africaine publiait un livre sur les Etudes africaines en Russie. Dans les colonnes de la revue, plusieurs africanistes russes eurent l'opportunité de publier leurs travaux au fil des années. Quelques auteurs de la maison d'édition, spécialisée dans la littérature africaine, furent traduits et publiés en russe.

En 1996, la publication de ma biographie d'Abraham Hanibal par Présence Africaine allait dans le droit fil de la ligne éditoriale de cet éditeur qui tenait ainsi à souligner que l'Afrique était aussi présente en Russie. Abraham Hanibal, l'aïeul noir de Pouchkine, vient d'être traduit et publié en Russie aux Editions Molodaïa Guardia de Moscou.

Je remercie très sincèrement tous ceux qui ont collaboré à la préparation de cet ouvrage, en particulier, Lucie N'Kaké, Janis Mayes, Andrei, A. Blakely, L. Golden, W. Girardin, C. Fioupou, F. Balogoun, M. Claxton, M-O Boyer, R. Agonsè, B. Touré, D. Sègla

de Dieudonné Gnammankou
Rédigé le Vendredi 17 Mars 2006 à 00:00 | Lu 3183 commentaire(s)





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